Valéry Giscard d'Estaing par Michel Pébereau, de l'Institut >
C'est lorsqu'il est ministre que je travaille directement avec Valéry Giscard d'Estaing. Ce qui me frappe c'est son intelligence, et sa capacité à dégager l'essentiel, quelle que soit la technicité du problème posé. L'intérêt général est toujours présent dans ses réflexions, dans ses décisions. Il est déjà un homme d'Etat. Président, il est l'homme de la modernité, de réformes révolutionnaires conduites dans le calme social : le droit de vote à 18 ans, la libéralisation de l'IVG, le démantèlement de l'ORTF, la création du collège unique, le divorce par consentement mutuel, cinq femmes à des postes importants du gouvernement…
Il laisse une trace profonde dans l'histoire de la construction européenne. Ministre au moment du flottement du dollar, il lance et adapte le premier plan par étapes d'Union économique et monétaire en 1971-1972. Il le réanime en 1978 comme président en créant, en accord avec Helmut Schmidt, le Système monétaire européen dont l'objectif est la monnaie unique. En 1979, c'est l'ouverture du Parlement, élu tous les cinq ans au suffrage universel, dont le siège est à Strasbourg et la première présidente Simone Veil ! Le principe de la responsabilité spécifique du couple franco-allemand est ainsi installé. Son travail de président de la convention sur l'avenir de l'Europe n'est pas inutile malgré l'échec du référendum. Expurgé des dispositions critiquées, le Traité simplifié de 2007 a donné à l'Europe les moyens de faire face à la crise financière de 2008.
Des analyses lumineuses, une vision d'une grande originalité. VGE était un homme d'État pas comme les autres.
Sur le plan international, il a l'idée de créer un groupe des dirigeants des sept principaux pays avancés pour organiser concertation et coopération à la suite du premier choc pétrolier : le triplement du prix du pétrole à l'automne 1973 provoque chez les pays importateurs, donc en France, une complète déstabilisation avec un profond déséquilibre extérieur, une flambée d'inflation et un freinage de la croissance générateur de chômage. Que le G7 existe encore plus de 40 ans après pour régler les problèmes de la crise financière est le signe de son utilité et conduit à la création du G20, cette fois avec les pays émergents.
Sur le plan économique, l'objectif est de réduire notre dépendance au pétrole. Il accélère le programme de construction de centrales nucléaires et engage un véritable programme d'économies d'énergie. Il réalise des lignes de RER, le TGV Paris-Lyon, des autoroutes, et surtout il rattrape notre retard pour le téléphone. À partir de 1978, c'est la libéralisation des entreprises du contrôle des prix qui les handicape depuis 40 ans, le soutien aux associations de consommateurs, l'orientation de l'épargne vers les fonds propres des entreprises. Le taux moyen de croissance de 1974 à 1980 est en moyenne de 2,8 % par an supérieur à ceux de la Communauté européenne et de l'Allemagne (proches de 2,2 %). Et, en 1980, les comptes des administrations publiques sont globalement à l'équilibre.
Il a la même mobilisation pour le développement de l'Afrique que pour l'Union monétaire. Au début des années 1970, la sécheresse frappe brutalement le Sahel. Il décide de se rendre au Niger par un avion de ligne. La journée passée en jeep sous un soleil écra-sant avec le ministre nigérien lui permet de manifester sa compassion à des paysans affamés. De retour à Paris, il organise un convoi de céréales pour le Niger, et écrit un opuscule Guérir la misère du monde » pour encourager l'augmentation des aides publiques.
Valéry Giscard d'Estaing était d'une extrême sensibilité, d'un profond humanisme. Il n'était pas très expansif. Il était fidèle en amitié. Quand je le rencontrais pour dialoguer sur la crise financière, ou l'écouter parler de l'avenir de l'Europe, j'avais l'impression de reprendre une relation qui ne se serait pas interrompue, en découvrant la luminosité de ses analyses, la force de ses conclusions, l'originalité de ses visions. Il n'a pas été un homme d'État comme les autres. l