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TERRITOIRES / 23/04/2018

Conglomérats sous surveillance

Tycoons de l'Internet, barons de l'immobilier et grands patrons, il fallait voir cette brochette de milliardaires chinois, plus d'une centaine, au garde-à-vous lors de la dernière assemblée du Parlement à Pékin, en mars dernier. Etre riche en Chine n'est pas forcément un signe de puissance. Pour preuve, les 102 milliardaires en dollars rassemblés pendant deux semaines sous les dorures du palais du Peuple jouaient les figurants devant un président chinois tout-puissant, distribuant les bons et les mauvais points.

Car, depuis quelques mois, les têtes valsent au sommet des grands groupes, signe d'une reprise en main des conglomérats chinois. HNA, Wanda ou encore Anbang ont tous été épinglés, accusés de jouer contre les intérêts du Parti et, plus grave, de « crimes économiques ». Le patron de l'assureur Anbang, Wu Xiaohui, est ainsi poursuivi pour avoir mené des levées de fonds frauduleuses et son groupe, placé sous tutelle pour «pratiques commerciales illégales ». Son procès se déroule en ce moment à Shanghai. L'assureur chinois est de fait nationalisé, même si officiellement cette prise de contrôle ne s'accompagne pas d'une nationalisation du capital.

LE MYSTÈRE FOSUN

Fosun, qui a pris le contrôle de Lanvin, est un conglomérat chinois tentaculaire, connu pour ses acquisitions tous azimuts, et qui s'était déjà emparé d'un autre fleuron français, le Club Med. Ses activités vont de la finance à la pharmacie en passant par le tourisme, pour un chiffre d'affaires de 9,4 milliards d'euros en 2016. Il a réalisé entre 2013 et 2017 pour au moins 11 milliards d'euros d'acquisitions à l'étranger. Son président, Guo Guangchang, est vu comme un oracle des marchés et qualifié de «  Warren Buffett  » local. Sa mystérieuse disparition durant quelques jours, fin 2015, avait fait l'effet d'un coup de tonnerre dans la communauté des affaires. Fosun avait tardivement indiqué que son patron apportait «  son aide à des enquêtes judiciaires  ». Le milliardaire avait refait surface peu après. Un premier avertissement ?

La disgrâce de Wu Xiaohui a de quoi surprendre : le charis-matique fondateur d'Anbang était considéré comme bien connecté politiquement, ayant épousé une petite-fille de l'ex-dirigeant Deng Xiaoping, artisan des réformes économiques chinoises à la fin des années 1970. Membre de «l'aristocratie rouge», Wu était également en lien avec l'entreprise de Jared Kushner, gendre et conseiller de Donald Trump, sur un projet de rénovation d'une tour de Manhattan, qui avait tourné court en 2017.

Fondé en 2004, Anbang est passé du statut de simple assureur spécialisé dans l'immobilier et l'automobile à celui de géant financier international. Conglomérat privé tentaculaire, il illustre la frénésie chinoise d'acquisitions tous azimuts à l'étranger. Outre le palace new-yorkais Waldorf, racheté pour la somme record de 1,95 milliard de dollars en 2014, Anbang s'est emparé de l'assureur sud-coréen Tong Yang Life, du néerlandais Vivat ou encore du belge Fidea NV. En 2017, Anbang avait en revanche dû abandonner ses visées sur Starwood Hotels and Resorts, qu'il proposait de racheter pour... 14 milliards de dollars. L'entreprise possède pour près de 2 000 milliards de yuans d'actifs (255 milliards d'euros).

Dans le collimateur du régime communiste, les « rhinocéros gris », comme les a surnommés la presse locale. Il s'agit d'entreprises connues pour leur endettement inquiétant : Anbang, Wanda, HNA, mais aussi Fosun. Si le mastodonte Wanda a obtempéré, vendant pour des milliards de dollars d'actifs dans le secteur du tourisme et laissant entrer à hauteur de 14 % de son capital le géant chinois Ten-cent, Anbang avait en revanche fait de la résistance, déclarant f in juillet n'avoir aucun plan de cession de ses investis-sements. On voit aujourd'hui le résultat.

Parallèlement à la guerre à la pauvreté et à la pollution, Xi Jinping veut lutter en 2018 contre les « risques financiers ».

Les autorités s'alarment du poids de ces mastodontes, de l'opacité de leurs structures, et surtout de leur colossal endettement, à l'heure où Pékin veut endiguer l'envolée du crédit et des risques financiers. Si Pékin fait le ménage dans ses grandes entreprises, c'est également pour montrer le cap, celui du Parti communiste. Depuis le 19 décembre, un code de bonne conduite pour les entreprises privées chinoises investissant à l'étranger a été annoncé afin d'éviter les acquisitions risquées pouvant représenter une menace pour la stabilité financière.

La nouvelle réglementation publiée par la Commission nationale pour le développement et la réforme prévoit aussi que tous les investissements entrepris à l'étranger par des groupes chinois ou leurs filiales soient déclarés via des formulaires en ligne. Libre ensuite à l'Etat de donner ou non son feu vert via le Conseil d'Etat. Les secteurs stratégiques sont précisés : nouvelles technologies et IA, agroalimentaire et industrie. Exit les services, l'immobilier, le rachat de clubs de football ou de studios de cinéma…. Dispendieux et inutiles selon le président chinois. La lutte contre les risques financiers sera l'un des trois « durs combats » à mener en 2018, a averti Xi Jinping, aux côtés de la guerre à la pauvreté et à la pollution.

Cette semaine, dans la rubrique TERRITOIRES