Ce que Bruno Le Maire va faire de la dette Covid >
À quatorze mois des élections présidentielles, le gouvernement a deux fronts ouverts devant lui. D'une part la gestion de la pandémie et notamment de la campagne vaccinale. Car de sa réussite dépend en partie la capacité du chef de l'État à se représenter devant les électeurs pour un deuxième mandat. D'autre part, l'état de nos finances publiques après un an de situation de crise sanitaire, de crise économique et de perfusion d'argent public pour éviter que les confinements donnent lieu à des drames sociaux et humains.
Nos lecteurs auront remarqué que, depuis le changement de directeur de la communication à l'Élysée, le président de la République n'a plus une seule fois pris la parole sur les questions économiques et financières. Et comme cela a été convenu lors de la nomination de Jean Castex à Matignon, Bruno Le Maire a obtenu une latitude totale pour gérer les grands sujets économiques et industriels. Et notamment les finances de la nation. Même si c'est le Premier ministre qui a constitué la commission Arthuis sur la question de la dette publique post-Covid.
Comme si les milliards d'argent public déversés sur le secteur privé depuis un an ont ôté toute velléité de rigueur budgétaire
À cette initiative s'est ajoutée la note rédigée par le député européen Pascal Canfin, le rapporteur général du budget à l'Assemblée, Laurent Saint-Martin, et la députée Bénédicte Peyrol pour leur parti La République en marche exposant plusieurs pistes pour l'avenir de la dette Covid, proposant notamment de profiter des taux bas pour emprunter 70 milliards supplémentaires afin de financer la transition climatique jusqu'en 2028. Mais surtout ils préconisent de procéder à un « isolement » de la dette Covid estimée à 215 milliards d'euros. Quelle différence avec un « cantonnement » ? Aucune, si ce n'est qu'il n'y aurait pas de fléchage budgétaire pour la rembourser.
Il y a une dizaine de jours la commission Arthuis a remis son rapport au Premier ministre. Un travail très dense et très complet avec une partie très novatrice sur la gouvernance des finances publiques. Dans ce travail collégial auquel participaient Jean-Luc Tavernier, le patron de l'Insee, Augustin de Romanet ou l'économiste Natacha Valla, il est suggéré de ne surtout pas pratiquer un « cantonnement » de la dette Covid, car cela reviendrait à s'imposer une contrainte de calendrier pour éteindre cette dette alors qu'elle est dans les faits plus légitime que la dette pré-Covid, et « cela ne changerait pas la question du niveau de la dette et de sa soutenabilité », explique le rapport.
Il ne reste plus maintenant qu'à prendre connaissance des suggestions de la Cour des comptes dans son rapport annuel sur les finances publiques qui sera publié début avril. Mais sans attendre, Bruno Le maire a livré sa propre opinion aux députés de la gauche démocrate et républicaine de l'Assemblée nationale. Il s'est dit favorable à un « isolement » de la part — strictement État — de la dette Covid, soit 140 milliards d'euros. Une dette qui serait remboursée par une « cuisine intrabudgétaire » qui ferait ressortir une part de la hausse des recettes de l'impôt sur les sociétés.
Reste la question du niveau des dépenses publiques une fois que l'État aura retiré sa perfusion d'argent public aux entreprises ou commerces en difficulté. Là où le rapport Arthuis exigeait un vrai exercice de réduction de la dépense publique, Bruno Le Maire invente un paradigme différent de celui qu'il a lui-même proposé lorsqu'il était candidat aux primaires de la droite. Pour lui pas question de tuer la reprise par une réduction de la dépense publique, soulignant l'erreur qui a été faite en la matière en 2010 et 2011, avec de surcroît une hausse de la fiscalité.
Le plus surprenant, c'est que tous les milieux économiques qui réclamaient à cor et à cri une maîtrise de la dépense publique depuis 2012 et qui espéraient que l'inspecteur des finances Emmanuel Macron se montrerait inflexible — en vain — dans ce domaine, ne demandent plus rien. Comme si les milliards d'argent public déversés sur le secteur privé depuis un an ont ôté toute velléité de rigueur budgétaire de la part des chefs d'entreprise comme des épargnants qui sont les acteurs économiques les plus inquiets du montant de la dette. Bruno Le Maire a ainsi balisé le chemin du chef de l'État pour sa campagne électorale. Le président « thaumaturge » peut promettre des dépenses supplémentaires et de l'argent par milliards. Bercy a promis : « L'intendance suivra. »