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Story de la semaine / Controverses / 26/04/2021

Va-t-on vraiment vers un capitalisme d'après-Covid ?

Il y a un an, alors que la pandémie de Covid-19 avait déjà fait de très nombreux ravages et bouleversé l'économie, la géopolitique et la hiérarchie des nations, Jean-Yves Le Drian, que l'on entend généralement peu, avait déclaré : « Je lis et j'entends que le “monde d'après” n'aurait rien à voir avec le “monde d'avant”. Je partage ce vœu, mais c'est de l'ordre de la prédiction. Ma crainte, c'est que le “monde d'après” ressemble furieusement au “monde d'avant”, mais en pire. » Un an après la vision, alors très isolée du locataire du Quai d'Orsay, il faut bien reconnaître que le monde d'après n'aura rien du monde idéal dont certains rêvaient.

Les entreprises disposent de toute la trésorerie dont elles ont besoin et les marchés disposent de liquidités en abondance.

Sur le plan économique, il y a un événement notable qui se résume dans le « quoiqu'il en coûte » de la plupart des gouvernements et le « whatever it takes » des banques centrales. De manière à éviter une embolie du système capitaliste, qui repose sur une circulation permanente de monnaie, les pouvoirs publics de la plupart des grandes nations industrielles et les dirigeants des banques centrales ont fait en sorte que les entreprises disposent de toute la tré-sorerie dont elles avaient besoin, le temps de faire face aux mesures de confinement, et que les marchés disposent de liquidités en abondance pour soutenir les efforts des États.

Le paradoxe des patrons français

En France, ce sont 206 milliards d'euros qui ont été dépensés en un an – entre mars 2020 et mars 2021 – par les pouvoirs publics, uniquement pour soutenir les entreprises, par le recours aux PGE, le chômage partiel, le fonds de solidarité… si l'on se fie au Comité de suivi, dirigé par Benoît Cœuré. Ce qui constitue un effort considérable. Tellement important qu'il a supprimé « l'aléa moral » pierre d'angle du capitalisme. Puisque l'on a compté, en pleine crise économique, beaucoup moins de faillites qu'au cours d'une année ordinaire. Cette économie sous perfusion de morphine n'a pas donné lieu à des contreparties. Les plans sociaux se sont au contraire multipliés. Les fermetures de sites également, bien que le nouveau mot d'ordre de l'exécutif soit devenu : la souveraineté.

La France entière est devenue keynésienne. Ce qui n'est pas très surprenant compte tenu du choc créé par cette pandémie. Le paradoxe des chefs d'entreprise c'est qu'ils ne se sont pas privés de pointer du doigt l'impéritie de l'État dans la gestion de la crise sanitaire, tout en demandant plus d'aides, plus d'interventions au capital d'entreprises semi-publiques, comme Air-France KLM, plus de subsides, plus de temps pour rembourser les PGE et toujours une baisse de la fiscalité des entreprises (impôt sur les sociétés comme impôt à la production). Comme il y a quarante ans, il est redevenu normal de « nationaliser les pertes » et de « privatiser les profits ». Pour un monde d'après, il y a mieux que ce spectaculaire bond en arrière au début de l'époque mitterrandienne !

Un capitalisme encore plus financier

Mais ce n'est pas tout. Ces sept derniers mois ont été marqués par l'OPA lancée par Veolia sur Suez. Une opération déjà deux fois tentée dans le passé. Une bataille boursière qui a davantage donné lieu à une confrontation d'egos et d'avocats qu'à une compétition du meilleur projet. Et à la fin une « paix des braves » qui laisse le vainqueur très endetté et la proie scindée en deux, avec une grosse partie livrée à un fonds d'investissement très proche de l'Élysée. Car pendant ces 220 jours de bataille, le pouvoir politique a tenté de s'interposer en permanence sans jamais réussir à éviter un déchirement du capitalisme français et le recours à des « armes non conventionnelles ».

Dans le même temps, les chevaliers blancs, appelés au secours et finalement laissés sur le bord de la route, formaient un curieux attelage entre deux investisseurs financiers à court terme, dont l'un était Américain. Comme si, dans des métiers de service, les banquiers d'affaires n'avaient pas compris que le capitalisme d'après méritât que l'on donne une vraie place aux salariés, aux cadres et à tous ceux qui participent à une culture d'entreprise. Au-delà de cette seule opération, le capitalisme d'après c'est un bond spectaculaire des opérations de concentration, hostiles ou amicales, comme l'ont montré les statistiques du premier trimestre.

Tout ce qui avait été évoqué il y a un an sur la nécessité d'un capitalisme plus inclusif, moins dépendant de l'État, mais avec cela plus engagé dans les grandes causes nationales, sur le changement de paradigme lié aux entreprises à mission, sur la mise en œuvre de la transition écologique ou encore sur l'amélioration permanente des sujets de gouvernance, a laissé place à un capitalisme encore plus financier dopé aux amphétamines des marchés financiers. Avec le risque qu'une crise boursière et financière balaye toute velléité d'inventer enfin un capitalisme d'après.

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