Fusions-acquisitions et IPO : Quand le monde des affaires doit s'adapter et faire le dos rond >
Si certains observateurs espéraient encore, il y a peu, une amélioration sur le front des opérations de fusion-acquisition (M&A) et des introductions en Bourse (IPO), prudence et attentisme sont aujourd'hui de mise dans le monde des affaires. Et beaucoup, parmi les entreprises, les banquiers et les gérants de fonds de capital-investissement (private equity) n'attendent aucune amélioration avant – au mieux – le second semestre de l'année, voire 2024, incitant certains d'entre eux à s'adapter et à se montrer plus vigilants.
Après les années post-Covid qui avaient bénéficié d'un effet de rattrapage, de l'abondance des liquidités déversées sur les marchés et de l'accélération de la digitalisation de l'économie, M&A et IPO subissent un véritable coup de frein depuis quelques mois. Selon Dealogic, le premier trimestre 2023 fut le pire depuis 26 ans en Europe en matière de fusions-acquisitions avec seulement 87 milliards de dollars investis, une chute de 68 %! Quant aux introductions en Bourse, le cabinet EY n'en a comptabilisé que 27 sur le Vieux Continent entre janvier et mars, soit une baisse de 47 % (–26% en valeur, à 2,1 milliards de dollars).
Pourquoi ? L'environnement économique incertain, la hausse des taux d'intérêt, les déboires de plusieurs banques (la Silicon Valley Bank, le Credit Suisse…) et les tensions géopolitiques érodent la confiance des investisseurs et nourrissent la volatilité des marchés financiers. De quoi inviter chacun à la prudence avant de se lancer dans une opération structurante alors que les conditions de financement se sont durcies. Les niveaux de valorisation jugés encore élevés incitent aussi à l'attentisme des investisseurs, y compris ceux ayant de l'argent à placer. En la matière, ils sont nombreux à espérer un nouvel ajustement des prix à la baisse lors des prochaines publications de résultats qui pourraient montrer les effets des hausses de taux et de l'inflation sur les entreprises.
Pas de grandes opérations d'envergureDes deals se font tout de même, mais ceux-ci concernent des opérations considérées comme étant de qualité, telle l'acquisition d'Aesop par L'Oréal dans laquelle Centerview Partners et Morgan Stanley ont été impliqués, ou des scissions comme le projet de spin-off de l'activi-té Services Avantages & Récompenses de Sodexo annoncé la semaine dernière sur lequel travaille Lazard.
L'environnement économique incertain, la hausse des taux d'intérêt, les déboires de plusieurs banques et les tensions géopolitiques érodent la confiance des investisseurs.
Ce sont le plus souvent des transactions non structurantes et/ou de taille relativement modeste – certains banquiers et avocats d'affaires estimant que quatre deals sur cinq se font avec des valorisations inférieures à 500 millions d'euros. Dealogic remarque de son côté qu'aucune opération supérieure à 5 milliards de dollars n'a été signée en Europe entre janvier et mars, une première depuis le deuxième trimestre 2010.
Autres types d'opérations qui arrivent à être conduites dès qu'il y a une accalmie sur les marchés pendant deux ou trois se-maines : les transactions de blocs de participation car elles peuvent se faire rapidement. Ce fut le cas par exemple il y a quelques semaines de la cession d'un tiers de la participation détenue par l'État belge dans BNP Paribas, qui a impliqué BNP Paribas Fortis, BofA Securities, Goldman Sachs International ou encore Lazard.
En revanche, pour les opérations d'envergure et/ou requérant des financements complexes, qui nécessitent plusieurs mois de travail en amont, le marché est bloqué malgré de nombreux projets en cours de réflexion – certaines banques évoquent un niveau de dossiers historiquement élevé dans le M&A et des dizaines d'IPO en attente en Europe. Mais tant que l'environnement n'est pas plus favorable, personne ne souhaite prendre le risque de se retrouver bloquer avec un projet.
Combien de temps cela va-t-il durer ?Il y a encore trop d'incertitudes avec, notamment, les tensions géopolitiques avec la Russie, mais aussi les craintes liées à la Chine dont les velléités à l'égard de Taïwan et ses conséquences sur l'économie mondiale préoccupent les investisseurs. Sans oublier l'évolution des taux. Au-delà de renchérir le coût de financement des entreprises et des investisseurs, le problème est leur instabilité. Car plus que leur remontée – les taux restent encore à des niveaux inférieurs à ce qu'ils étaient il y a 15 ou 20 ans –, c'est l'absence de stabilité qui gêne car cela ne permet pas de faire tourner les modèles de valorisation.
Dans un tel contexte, le monde des affaires a donc dû s'adapter. Certains banquiers ont gelé leurs recrutements, voire réduit leurs effectifs. Les restructurations d'entreprises ont également le vent en poupe avec une forte demande de sociétés cherchant soit à optimiser leur génération de cash, soit à améliorer leur bilan – Rothschild & Co a par exemple travaillé sur la dette d'Orpea. Chacun prend aussi plus de temps pour étudier les projets afin de ne plus acheter n'importe quoi à n'importe quel prix. Enfin, des investisseurs acceptent désormais de travailler sur des dossiers présentant un niveau de risque plus élevé qu'auparavant.
Pour l'heure, c'est donc un marché d'attente, un peu comme entre 2009 et 2011. Et les espoirs sont aujourd'hui minces de voir un rebond avant au moins la deuxième partie de 2023, et plus sûrement l'année prochaine, estiment des banquiers et des investisseurs interrogés, qui veulent croire à une reprise très forte dès que la situation se sera stabilisée. Toutefois, comme le résume un acteur, toute la question est de savoir combien de temps cela prendra pour sortir du tunnel. Et d'ajouter, la situation actuelle peut très bien durer encore 12 à 24 mois…l