Intelligence artificielle : L'Europe est-elle en train de rater cette révolution industrielle ? >
T elle une rock star, Sam Altman, le « père » de ChatGPT, le robot conversationnel utilisant l'intelligence artificielle (IA), s'est lancé dans une tournée mondiale, dont une halte à Paris, pour y rencontrer de grands patrons français autour de Maurice Lévy, afin de rassurer sur sa technologie, source de nombreux fantasmes. Cette tournée est aussi l'occasion pour certains de souligner le retard pris par l'Europe en matière d'IA. Mais qu'en est-il vraiment ?
Au jeu des comparaisons, certains chiffres sont, il est vrai, particulièrement défavorables au Vieux Continent. Une étude de Skema Publika souligne ainsi que les trois-quarts des brevets en matière d'IA, déposés entre 2010 et 2022, sont américains (États-Unis: 30 %, Canada : 1,9 %) et asiatiques (Chine: 26 %, Japon : 12 %, Corée du Sud : 6 %). L'Europe – l'Allemagne (5%), le Royaume-Uni (2,5%) et la France (2,4 %)– est, elle, en net retrait. Pis ! La même étude montre qu'un seul Européen (Siemens) est dans le Top 20 du classement des entreprises, loin derrière IBM, Intel et Samsung.
Du côté des investissements, l'écart est également important. Alors que Microsoft est prêt à investir près de 10 milliards de dollars dans OpenAI, qui a créé ChatGPT, Siemens n'a que 6 milliards pour financer toute sa R & D sur l'ensemble de l'année dernière. En 2021, la Banque européenne d'investissement avait d'ailleurs estimé à 10 milliards d'euros, le déficit annuel d'investissement de l'Union européenne (UE) dans l'IA et la blockchain.
Pour McKinsey, l'Europe paye le retard accumulé lors de la première vague de technologies numériques, ce qui la pénalise aujourd'hui dans le développement de l'IA.
Pour McKinsey, l'Europe paye le retard qu'elle a accumulé lors de la première vague de technologies numériques – celle d'internet et des logiciels –, qui pénalise aujourd'hui les Européens dans le développement des nouvelles technologies, dont l'IA. L'enjeu est de taille. Le marché de l'IA pourrait croître de 25,5 % en moyenne par an d'ici à 2026, selon le cabinet IDC, et les gains de productivité espérés avec l'IA pourraient atteindre 37 % entre 2020 et 2025, d'après EP Think-tank.
Un problème de souverainetéAu-delà des chiffres, ce qui pose problème, c'est la question de la souveraineté. Rien ne dit, qu'à Washington, le locataire de la Maison Blanche ne décide pas un jour d'interdire l'utilisation de certains outils américains en Europe. Par ailleurs, le manque de financements pousse des pépites européennes à s'installer outre-Atlantique pour se développer – ce fut le cas d'Hugging Face, une plate-forme open source lancée par les Français Clément Delangue et Julien Chaumond. Or, en s'expatriant aux États-Unis, ces sociétés tombent aussi sous le coup de la législation américaine.
Pour autant, l'Europe est loin d'avoir jeté l'éponge. Tout d'abord, elle possède un très gros atout : sa recherche. Paris Saclay, Oxford ou encore Hi ! Paris (HEC-Polytechnique) sont autant de lieux reconnus en la matière. L'Europe dispose de 6 000 chercheurs travaillant sur l'IA et plus de 6 millions de développeurs formés dans ce domaine, contre 4 millions aux États-Unis. C'est d'ailleurs pour cette raison que plusieurs géants américains, comme Facebook et DeepMind, ont installé des centres de recherche en IA en Europe. Il y a aussi eu, ces dernières années, une vraie prise de conscience des décideurs politiques européens qui ont fait de l'IA un enjeu stratégique majeur et ont lancé un projet de réglementation, l'AI Act, pour encadrer l'usage et la commercialisation des solutions utilisant l'IA. Bruxelles entend désormais maximiser les ressources et coordonner les investissements : 1 milliard d'euros par an dans le cadre des programmes pour une Europe numérique et Horizon Europe, et 20 milliards d'euros par an en mobilisant le secteur privé et certains États membres.
Le temps presseL'Europe peut en outre s'appuyer sur de grandes entreprises (Siemens, Philips, Bosh, Thales…). Principal acteur français dans ce domaine, Thales, dirigé par Patrice Caine, a développé de nombreuses applications de l'IA destinées au transport, à la défense ou la sécurité. Parmi celles-ci figurent : la détection de cibles dans les avions de combat, celle de la fraude aux pièces d'identité, l'analyse des mouvements de foule dans les lieux publics, le séquençage des atterrissages d'avions pour limiter leur consommation d'énergie.
À ces grands groupes s'ajoutent plusieurs start-up reconnues au niveau mondial. Avec la vague ChatGPT, un nom revient particulièrement : Mistral AI. Cette jeune pousse créée par Arthur Mensch, Guillaume Lample et Timothée Lacroix entend concurrencer la création de Sam Altman et bénéficie du soutien de Cédric O, ex-Secrétaire d'État chargé du numérique. Plusieurs gros noms de la Tech la suivent de très près : LightSpeed Venture Partners, Xavier Niel, ou encore Jean-Charles Samuelian-Werve et Charles Gorintin, les cofondateurs de la licorne Alan.
Dans un autre domaine, Preligens, cofondée par Arnaud Guérin et Renaud Allioux, et financée par Tikehau Capital et Definvest – le fonds géré par Bpifrance pour le compte du ministère français des Armées –, développe des solutions capables de traiter des données de masse pour repérer des signaux faibles et alerter les agents de renseignement. Elle a, notamment, remporté des marchés au Japon et auprès de la DGA (Direction générale de l'armement). Artefact, société de conseil spécialisée en data et IA, cofondée par Vincent Luciani, Guillaume de Roquemaurel et Philippe Rolet, et soutenue par Ardian et Cathay Capital, travaille, entre autres, pour Orange et Carrefour.
L'Europe n'a donc pas dit son dernier mot dans le domaine de l'IA. Reste toutefois que le temps presse et elle ne peut pas se permettre de manquer le train. D'autant plus qu'une autre révolution industrielle et technologique est déjà en marche : la deuxième vague de la révolution quantique. Et là aussi, l'Europe doit batailler avec les États-Unis et la Chine.