Transition énergétique : L'Europe, entre volontarisme et principe de réalité face à la Chine >
«Un vrai sujet. » C'est ainsi que Claire Waysand, directrice générale adjointe chez Engie, a qualifié, la semaine dernière, la situation de la chaîne d'approvisionnement des métaux critiques en Europe, indispensables à la transition énergétique. Une réflexion qui s'ajoute aux préoccupations de Markus Krebber, à la tête du géant allemand de l'énergie RWE, s'inquiétant, dans le journal Les Échos, des difficultés à produire des câbles, des turbines, des transformateurs et des installations d'énergie renouvelable.
Une situation problématique à l'heure où les besoins en électricité vont exploser au cours des prochaines années, avec l'accélération du digital, la décarbonation des économies, les projets de réindustrialisation et de relocalisation d'usines. Ainsi, à l'horizon 2035, la consommation d'électricité, qui représente aujourd'hui 25 % de l'énergie consommée en France, pourrait atteindre 580 à 640 térawattheures (TWh) par an dans l'Hexagone, contre 459 TWh en 2022, selon RTE, le gestionnaire du réseau de transport d'électricité français.
Pour répondre à cette demande, en France, de nouvelles centrales nucléaires sont envisagées – un document de travail publié par le Secrétariat général à la planification écologique évoque 8 à 14 nouveaux réacteurs de type EPR2 d'ici à 2050 – ainsi qu'un recours massif aux énergies renouvelables comme les éoliennes ou les panneaux solaires. Compte tenu de la demande, le gaz décarboné, comme la biomasse ou l'hydrogène vert, devrait aussi jouer un rôle. Sans oublier de renouveler et redimensionner le réseau, dépassé pour les besoins à venir. En Allemagne, Berlin a décidé d'accélérer sur la fusion nucléaire, après avoir tiré un trait sur l'exploitation de la fission nucléaire, sans délaisser l'éolien et le solaire.
Le poids de la Chine dans les métaux et terres raresEncore faut-il pouvoir mettre en œuvre tous ces projets... En effet, au-delà de la nécessité d'une loi pour la création de centrales nucléaires, de nouveaux permis pour la construction d'infrastructures et d'un risque de contestation très fort sur de tels projets, il se pose un vrai problème de souveraineté industrielle, thème cher au président Emmanuel Macron.
Pourtant, parmi les premiers constructeurs mondiaux de turbines éoliennes, les productions du Danois Vestas Wind Systems, de l'Allemand Siemens Gamesa et du Français General Electric Renewable Energy, filiale de l'Américain GE, ne couvrent qu'une par-tie des besoins, moins d'un quart pour l'éolien offshore. De quoi faire craindre une mainmise de la Chine, qui a massivement investi depuis vingt ans dans les matières premières et les technologies liées à la transition énergétique.
Dans la fabrication des batteries, Pékin contrôle plus de 40 % de l'ensemble de la chaîne des métaux nécessaires.
De fait, dans les terres et métaux rares, indispensables à la fabrication des éoliennes, les panneaux solaires ou encore les batteries électriques, la Chine occupe une place prépondérante. On la retrouve parmi les principaux pro-ducteurs mondiaux de matières premières critiques, aux côtés de l'Australie, de l'Afrique du Sud, du Zimbabwe, ou encore de la République démocratique du Congo.
Si elle extrait la moitié des terres rares dans le monde, elle raffine 90 % de ces métaux. Dans la fabrication des batteries, Pékin contrôle plus de 40 % de l'ensemble de la chaîne de valeur des métaux nécessaires. Or le gouvernement chinois fait aussi partie de ceux qui n'hésitent pas à prendre des mesures de restriction aux exportations de ces produits, d'après l'OCDE.
Explosion de la demandeLe problème est d'autant plus saillant que la concurrence, déjà vive, va s'intensifier, car la transition énergétique nécessite davantage de matières premières que les sources d'énergies traditionnelles. Selon Strategy&, l'entité de conseil en stratégie de PwC, une voiture électrique a besoin de six fois plus de métaux stratégiques qu'une version thermique. De plus, ces métaux – cuivre, lithium, cobalt, indium, etc. – sont également utilisés dans d'autres secteurs : santé, transport, construction ou nouvelles technologies. Le cuivre en est une parfaite illustration, en étant présent dans les câbles et circuits électriques, les éoliennes, les panneaux solaires, les smartphones et les voitures électriques. Conséquence, la production de cuivre devrait doubler en dix ans, celle du nickel tripler et celle du lithium quadrupler. Quant aux terres rares, utilisées notamment dans les aimants pour les réacteurs nucléaires, leur demande devrait croître de 200 à 300 %.
Face à cette situation, l'Europe, qui devrait à terme devoir importer près de 70 % de ses besoins en métaux critiques, a lancé le Critical Raw Materials Act. Celui-ci vise à garantir des chaînes d'approvisionnement « sûres et durables » en matières premières pour l'avenir écologique et numérique de l'Union européenne (UE). De sorte qu'à l'horizon 2030, au moins 10 % de sa consommation annuelle soit assurée par une production locale. Bruxelles mise aussi sur le recyclage qui devra assurer au moins 15 % de la consommation annuelle de l'UE. La France a, de son côté, créé un fonds géré par la société InfraVia, qui sera doté à terme de 2 milliards d'euros, dont 500 millions d'argent public, pour aider les entreprises tricolores à avoir accès aux métaux critiques au cœur de la transition énergétique.
Toutes les sources d'énergie « vertes » ne sont cependant pas concernées par cette problématique de souveraineté, c'est le cas pour le biométhane par exemple. Par ailleurs, des alternatives aux métaux stratégiques sont également à l'étude – le remplacement du lithium par le sodium ou encore du graphite par le soufre. Pour autant, aucune d'entre elles ne devrait vraiment pouvoir prendre le relais avant 2035.