Comment la France s'impose et devient un moteur de l'écosystème >
Alors que la France a perdu la bataille des plates-formes remportée par les géants américains comme Google et Meta (Facebook), l'Hexagone a réussi à devenir un leader du Web3, cette nouvelle version d'Internet reposant sur la décentralisation et différentes technologies (Blockchain, cryptographie, pair-à-pair). Mais comment la France s'est-elle positionnée aux avant-postes sur cet écosystème dans lequel se développent des applications comme les cryptomonnaies ou les NFTs, ces jetons cryptographiques uniques et indivisibles représentant un actif numérique ?
La France, sous l'impulsion du président Emmanuel Macron et de Bpifrance, est devenue une terre d'accueil pour les entreprises du Web3. Après avoir compris que ce dernier ne se résumait pas aux cryptomonnaies pour lesquelles peuvent se poser des enjeux de souveraineté, le gouvernement, avec les ministres Jean-Noël Barrot et Bruno Le Maire, a mis en place un cadre favorable pour attirer les groupes étrangers. Saluant l'engagement des acteurs publics et du secteur privé, près d'une soixantaine de sociétés sont venus s'enregistrer en France, dont plusieurs leaders mondiaux comme Circle, Crypto.com, OKX ou Binance. De quoi renforcer l'écosystème français autour de ses champions existants (Sorare, The sandbox, ou Ledger). Et bien que l'Asie – Hong Kong et Singapour – se soit aussi positionnée, ce mouvement a également profité du durcissement de ton opéré aux États-Unis à la suite du scandale lié à la faillite du géant des cryptomonnaies FTX, qui a effrayé nombre d'acteurs et entraîné la fuite de certains d'entre eux.
L'intérêt de l'économie traditionnelleCar ces entreprises ont aussi été attirées par un cadre réglementaire jugé rassurant, permettant de protéger les consommateurs et les épargnants sans inquiéter les sociétés. En la matière, si du travail reste encore à faire, en particulier autour des NFTs ou de la finance décentralisée, le régime français a inspiré le cadre réglementaire que l'Europe souhaite mettre en place en 2024 (MiCA) et qui doit créer un marché unique du numérique pour les crypto-actifs. Par ailleurs, la France organise régulièrement des événements internationaux liés au Web3, comme NFT Paris ou la Paris BlockChain Week. Cette semaine, deux se tiendront dans la capitale française. L'Ethereum Community Conference (EthCC), le plus grand événement annuel européen dédié à l'écosystème Ethereum, une cryp-tomonnaie, avec plus de 4 000 visiteurs et 350 intervenants attendus du 17 au 20 juillet. Et le 19 juillet, l'Association pour le développement des actifs numériques (Adan), qui représente les entreprises du secteur, organisera le Web3 Leaders Forum, durant lequel plusieurs personnalités s'exprimeront dont Éric Larchevêque, cofondateur de Ledger et Coinhouse.
Un cadre réglementaire jugé rassurant, permettant de protéger les consommateurs et les épargnants sans inquiéter les sociétés.
Alors qu'il doit maintenant se démocratiser pour franchir un palier (voir encadré ci-contre), le Web3 intéresse de très nombreuses entreprises « traditionnelles » – tout le CAC 40 suit le sujet – qui développent des applications, malgré les enjeux, autour de la consommation d'énergie, la chute des valorisations et plusieurs scandales (faillite de FTX par exemple). Dans le luxe, le concept de rareté numérique, introduit par les NFTs, trouve un écho particulier et offre des perspectives de débouchés commerciaux. La Société Générale, avec sa filiale spécialisée Société Générale – FORGE, a travaillé sur des solutions pour sécuriser les règlements-livraisons d'actifs financiers et créé un stablecoin – une cryptomonnaie adossée à une devise pour limiter sa volatilité – adossé à l'euro pouvant servir d'actif de règlement pour certaines transactions. Casino a, notamment, lancé de son côté une solution pour tracer des colis chez CDiscount, des NFTs pour fidéliser de manière ludique ses clients ou encore une académie pour éduquer ses équipes. Le cabinet d'avocats Delcade a développé des compétences en la matière pour accompagner les entreprises qui ont besoin de comprendre les enjeux des écosystèmes de la tech. Le PMU a misé sur les NFTs, associés à de vrais chevaux de course, pour rajeunir sa clientèle. Des notaires réfléchissent, eux, à l'utilisation de la blockchain pour transférer en toute sécurité des fichiers volumineux et sensibles, et se font accompagner pour cela par des entreprises spécialisées comme Ternoa, qui travaille également sur des applications pour la Maison Kayser, l'artisan boulanger.
Un enjeu de souverainetéObjectif de ces sociétés : apprendre, tester, et surtout être prêt le jour J, celui où la vague Web3 déferlera. Car tous ou presque en sont persuadés : d'ici à 5 ans, sous l'impulsion de cadres et de dirigeants, aujourd'hui âgées de 25 à 35 ans, les solutions reposant sur ces technologies vont se généraliser, alors que nous vivons dans un monde de plus en plus virtuel et digitalisé. Selon KPMG, presque 10 % des Français détiennent des crypto-actifs (17 % pour les 18-35 ans) et 26 % seraient intéressés par l'achat de cryptomonnaies à l'avenir. Même si la future taille du marché mondial reste difficile à évaluer, avec des estimations variant de quelques dizaines de milliards de dollars à plusieurs centaines de milliards, voire au-delà, la croissance annuelle envisagée va de 20 à 45 % d'ici à 2030.
Toutefois, l'enjeu n'est pas seulement économique. Alors qu'aujourd'hui les géants américains phagocytent pratiquement tout aux côtés des Asiatiques sur le plan technologique, et peuvent ainsi imposer leurs pratiques et leur vision, la France et ses entreprises ont l'occasion avec le Web3 d'imposer leurs valeurs. Un enjeu de souveraineté, tout autant économique que politique.