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Business / Interview / 09/09/2024

Denis Ferrand (Rexecode) :« La France souffre d'un déficit d'horizon »

La Lettre de L'Expansion : Alors que le pays entre dans une nouvelle configuration politique, quel est votre constat de la situation économique française ? 

Denis Ferrand : Si elle ne s'appréciait qu'à l'aune de la croissance du PIB, la conjoncture de l'économie française paraîtrait satisfaisante : l'objectif gouvernemental d'une croissance de 1 % en 2024 sera atteint, sinon dépassé. Elle est même un peu supérieure à celle de la zone euro. Ses sous-jacents sont toutefois moins reluisants : progression des exportations certes, mais aussi fuite en avant de la dépense publique et baisse des importations. Cette dernière n'est que le reflet du trait le plus marquant de l'activité économique : la baisse de l'investissement privé, qu'il émane des ménages ou des entreprises. Au premier semestre 2024, ces dernières ont déjà réduit leurs investissements et leurs embauches. L'incertitude très forte, née de la situation politique, risque d'encourager cette prudence. Plus structurellement, l'économie est en butte à un quadruple déficit : celui des comptes publics et son jumeau qu'est le déficit commercial, mais aussi un déficit de compétences ou d'offre et sans doute – c'est plus nouveau – un déficit d'horizon.

La Lettre de L'Expansion : Reprenons ce quadruple déficit auquel est confronté le pays. L'urgence est de réduire le déficit budgétaire. Quelles sont vos préconisations en la matière ?

D. F. : Cessons d'affirmer qu'un rebond conjoncturel réduira le déficit public. Il est structurel, le niveau d'activité étant peu ou prou à hauteur du potentiel de production de l'économie. Seule une action résolue sur l'organisation générale de l'intervention publique est à même de dégager des marges de manœuvre. Le point qui m'interpelle le plus est la coïncidence de la progression continue des effectifs de la fonction publique avec le sentiment répandu d'une désagrégation des services publics. Il y a déjà eu des transformations profondes de l'organisation de l'État et des simplifications administratives telles que le prélèvement à la source de l'impôt sur le revenu. Les gains potentiels d'efficacité sont considérables dans la sphère publique, mais il faut aller les chercher de façon beaucoup plus volontariste. Il faut plus largement interroger l'étendue du périmètre de l'intervention publique. Va-t-on réussir à faire progresser ces sujets en l'absence de clarté politique ? – un gouvernement technique le pourrait peut-être, mais en marchant sur des œufs et sans doute pour un temps limité.

Le déficit public est structurel, le niveau d'activité étant à hauteur du potentiel de production de l'économie.

La Lettre de L'Expansion : Vous pointez du doigt un déficit de compétences et d'innovation. Comment s'illustre-t-il et comment y faire face ?

D. F. : Ce déficit de compétences est souligné par les difficultés de recrutement étendues à la plupart des secteurs y compris ceux confrontés à un fort ralentissement de leur activité comme la construction. On peut se réjouir de la réduction du taux de chômage, mais c'est bien le taux d'emploi qui doit être l'aiguillon des politiques d'activation sur le marché du travail. Le plein-emploi, ce n'est pas seulement un taux de chômage à 5 % – et nous n'y sommes pas –, c'est surtout un taux d'emploi de la population en âge de travailler à rapprocher des meilleurs équilibres trouvés ailleurs en Europe. À cette aune, il manque plus de 3 millions d'emplois en France. Or, les personnes qui ne sont pas en emploi et qui aspireraient à l'être ou à travailler plus sont les personnes au plus faible niveau de formation initiale, mais aussi les aidants familiaux, les personnes en situation de handicap ou à mobilité contrainte. Les leviers d'une politique d'activation vont ainsi bien au-delà du seul marché du travail : ils passent notamment par les conditions de logement et de transport. Quant à l'innovation, malgré des dispositifs comme France 2030, notre effort de R & D plafonne autour de 2 % du PIB et la France se trouve désormais distancée par plusieurs équivalents européens, les États-Unis mais aussi la Chine. Le risque de perte d'opportunités est majeur.

La Lettre de L'Expansion : Les entreprises françaises sont-elles suffisamment armées pour faire face au défi environnemental ?

D. F. : Le défi environnemental questionne tout d'abord les manières de produire, d'organiser les flux économiques et de distribuer les biens produits. Sur tous ces fronts, les entreprises ont entamé des transformations profondes à l'incitation de la société, mais aussi parce que ces changements sont dans leur intérêt, sans parler de leur prise de conscience des dommages notamment climatiques. Elles voient aussi dans ce défi des opportunités. Le marché de la décarbonation n'en est probablement encore qu'à ses balbutiements au regard des masses nécessaires pour amener l'économie mondiale au net-zéro émission. J'y vois un des principaux leviers de croissance pour les entreprises dans les deux prochaines décennies.

La Lettre de L'Expansion : Les élections législatives du début de l'été ont donné l'occasion à certaines formations politiques de relancer des propositions démagogiques afin de réduire les inégalités. Pourtant la France est un pays déjà très redistributif ?

D. F. : Redistribuer avant de produire… ce débat est posé à l'envers ! Le pouvoir d'achat qui cristallise la majeure partie du débat économique ne se résout pas d'emblée par la redistribution, cette idée est fausse et nocive. Il faut d'abord considérer les facteurs de formation du revenu des Français : la compétitivité et l'attractivité de l'économie, la mobilité des personnes et des capitaux au gré des opportunités... On parle bien du revenu primaire, issu de l'activité et de la mobilisation des ressources de l'économie. La redistribution est une seconde étape. L'Insee a calculé qu'en prenant en compte l'accès aux services publics, l'écart de revenus entre les 10 % les plus riches et les 13 % les plus pauvres passait d'un facteur de 1 à 18 avant redistribution à un facteur de 1 à 3 après redistribution. Celle-ci réduirait donc les inégalités par un facteur 6, c'est colossal ! Faut-il aller plus loin sachant que nous sommes déjà une des économies les plus redistributrices et que les inégalités ne progressent pas à long terme en France ?

La Lettre de L'Expansion : Ne faut-il pas ajouter à tous nos déficits un déficit en matière de réformes et donc de courage politique ?

D. F. : Plutôt que d'un déficit de courage ou de réformes, je parlerais plutôt d'un déficit d'horizon ou de récit. Il y a même probablement une fatigue des réformes. Cela fait une trentaine d'années que ce terme est entonné pour justifier des mesures de transformation du système économique et social. Mais celles-ci vont rarement au bout de leur logique. L'ouvrage doit alors être périodiquement remis sur le métier. L'exemple caricatural est l'enchaînement de « six réformes » des retraites depuis 1993 sans avoir, in fine, établi les conditions de leur équilibre financier durable. Face à l'ampleur des défis à relever, tracer un horizon autour d'une vision pour la France à 10-20 ans devrait être le préalable à toute proposition de réforme. La prospective a besoin de réinvestir le champ politique pour des choix conscients et partagés, loin des postures. On ne rassemble pas sur un projet de rééquilibrage des finances publiques même s'il est incontournable, mais bien davantage autour d'un récit.

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