Michel Cicurel, banquier et économiste :« Notre mikado fiscal est fragile » >
La Lettre de L'Expansion : Selon Michel Barnier, la situation budgétaire du pays « est très grave ». Est-ce aussi votre avis ?
Michel Cicurel : Notre déséquilibre des finances publiques est sérieux et il faut le traiter sérieusement, c'est-à-dire le redresser sans oublier que la France souffre de deux maux bien plus graves que le mal financier : le mal économique, avec notre perte de compétitivité, et le mal politique, avec le poids élevé des extrêmes. Aggraver ces deux risques majeurs en rétablissant nos finances nous ferait mourir guéris. La gravité de notre dette et de notre déficit public se mesure à l'aune de deux juges ; Bruxelles et les marchés, qui évaluent la France globalement et pas sur la stricte arithmétique financière. En outre Bruxelles, comme Berlin, ne peut se passer de la France. La fin du nucléaire est mortelle pour l'industrie allemande et notre voisin compte sur nous pour une électricité décarbonée et compétitive. Depuis le retour de la guerre en Europe, et l'incertitude du parapluie américain, la défense et la dissuasion en Europe, c'est la France. Si notre pays devait sombrer économiquement ou politiquement, voire les deux « en même temps », c'en serait fini de l'Union européenne et de l'Allemagne. Nos finances alimentent les décibels des « frugaux » plus que l'essentiel de leurs préoccupations. D'ailleurs, Draghi, qui voit les États-Unis creuser l'écart avec l'Europe en battant monnaie sans limite, invite l'Union à faire de même. Les frugaux freinent, les « dépensiers » accélèrent.
La France souffre de deux maux plus graves que le mal financier : le mal économique et le mal politique.
La Lettre de L'Expansion : Bruno Le Maire impute les dérapages budgétaires à la conjoncture économique. N'est-ce pas plutôt un problème structurel lié à l'addiction à la dépense publique et à une mauvaise efficacité de celle-ci ?
M. C. : Ce n'est pas la conjoncture, puisque la France se porte aujourd'hui mieux que l'Allemagne. Certes, ponctuellement, notre croissance molle, fertile en emplois, l'est peu en impôts. Mais notre perte de compétitivité et la dégradation de nos finances publiques ont une cause commune très ancienne : l'amputation du facteur travail due à la retraite à 60 ans (François Mitterrand, 1982) et aux 35 heures (Lionel Jospin, 1997). Le surcoût des retraites par rapport à la moyenne européenne est d'environ 100 milliards d'euros et la subvention des bas salaires largement liée à la RTT coûte 75 milliards d'euros. Si la France travaillait comme nos voisins européens, notre compétitivité et nos finances seraient rétablis. C'est la même famille sociale-démocrate qui a commis les dégâts et tente de les réparer grâce à Manuel Valls et Emmanuel Macron : leur politique de l'offre commence à porter ses fruits, d'abord en matière d'emploi. Mais, en attendant que l'économie privée soit capable de nourrir suffisamment nos travailleurs, il existe une vieille addiction aux transferts sociaux qui est légitime. Le « en même temps » est une nécessité : il serait fou de renoncer à la politique de l'offre et dangereux de réduire brutalement ces transferts.
La Lettre de L'Expansion : On parle toujours du déficit budgétaire. Le problème n'est-il pas plutôt dans la sphère sociale et l'État-providence ?
M. C. : Ce sont les transferts sociaux qui expliquent à eux seuls les 8 à 10 points de PIB d'excès de dépenses par rapport à nos voisins européens. Notre État-providence représente un tiers du PIB (soit près de 1 000 milliards d'euros) au lieu d'un quart. Tandis que le coût de l'État est du même ordre de grandeur que nos partenaires, mais avec une mauvaise allocation des ressources qui alimente aujourd'hui la frustration du contribuable/usager. Les deux principaux accusés sont l'École et l'Hôpital. Dans les deux cas, une grosse part de la dépense est absorbée par une bureaucratie centralisée, alors qu'enseignants et personnels médicaux sont mal payés et trop peu nombreux. Il faudra beaucoup de persuasion et de patience pour dégraisser « les mammouths ». Par ailleurs, on doit dépenser plus pour la sécurité et la justice. Ce n'est donc pas dans l'administration d'État qu'on trouvera rapidement les 100 milliards qui manquent.
Pour que la politique de l'offre permette à l'entreprise, grâce à ses gains de productivité, d'accroître les revenus des salariés et de soulager les prestations sociales, il faut du temps et on peut tenter d'en gagner. Une idée défendue par les experts (Rexecode, le Cercle des économistes, Jacques de Larosière…) mérite d'être explorée : substituer l'État garant à l'État dépensier.
Je m'explique. Pour alléger la dépense sociale, on n'évitera pas de la concentrer sur les plus faibles et donc de compenser pour la classe moyenne. Or la principale source d'inégalité entre les ménages ne concerne plus les revenus d'activité, car ils sont complétés par l'État-providence, mais les revenus de l'épargne. Cet écart provient de l'aversion au risque de l'épargnant moyen, qui le condamne à des placements à faible rendement tandis que l'investisseur aisé place à risque et rendement élevé. Il serait sans coût pour l'État qu'il garantisse l'investissement à risque des classes moyennes en direction des priorités nationales (climat, santé, numérique), très profitable à condition d'être diversifié et à moyen terme. L'impact sur la situation des ménages moyens serait rapidement spectaculaire (moins de dix ans) et permettrait de soulager le modèle social.
Ainsi, les investissements prioritaires de France 2030 pourraient être financés par l'épargne privée garantie, soit 54 milliards sur cinq ans ! Pour les retraites, chacun sait que le régime par répartition ne peut survivre à l'évolution démographique. Le relais doit être pris par la montée en régime de la capitalisation. Cette transition serait d'autant plus rapide que le rendement des capitaux est élevé. D'où l'intérêt d'investir en actions de croissance plutôt qu'en obligations du Trésor qui compensent à peine l'inflation. Concentrer le régime par répartition sur les retraites modestes, par exemple en leur réservant l'indexation sur les prix, et compléter les autres par une capitalisation très profitable, est un gisement d'économies rapidement significatives.
La Lettre de L'Expansion : Faut-il s'interdire une augmentation des impôts intelligente ?
M. C. : Utiliser l'impôt comme outil de justice sociale est signe de paresse intellectuelle et offre à la France la médaille d'or de la pression fiscale ! Toute complexité fiscale profite aux plus riches : à l'inverse, le prélèvement forfaitaire sur les revenus du capital s'est avéré plus juste que l'impôt sur le revenu qui l'a précédé. De même, trop d'impôt tue l'impôt : le même prélèvement forfaitaire fixé à 30 % par souci de neutralité sur les finances publiques a généré plus de ressources que précédemment. Enfin et surtout, il faut dénoncer le leurre qui prétend « faire payer les riches »: ce n'est jamais vrai, parce qu'ils sont peu nombreux et agiles. Que ce soit pour les ménages ou pour les entreprises, ce sont les classes moyennes ou les PME qui payent, et les petits qui trinquent. Notre mikado fiscal est fragile. Par exemple, la TVA sociale serait un impôt intelligent favorisant le travail mais un explosif politique. La simple gesticulation verbale sur la fiscalité dans la période récente produit déjà des dégâts sur la propension à investir en France.