Manuels de survie dans un monde dangereux >
Au moment où l'intelligence artificielle occupe tous les esprits, La Lettre de L'Expansion a pris le parti d'offrir à ses abonnés une revue des idées qui prospèrent en dehors de la France dans des ouvrages publiés par les meilleurs essayistes du moment. Des idées que seule l'intelligence humaine pourra continuer de produire, de construire et de défendre.
Pour une productivité à visage humainCal Newport, SLOW PRODUCTIVITY, The Lost Art of Accomplishment Without Burnout, Portfolio, 2024 « Burn-out », « épuisement professionnel », « surmenage »… Ces pathologies n'ont pas vu le jour dans l'univers pourtant difficile des métiers manuels, mais dans celui, apparemment privilégié, du « travail de la connaissance », autrement dit dans les occupations fondées sur la créativité intellectuelle. Pour Cal Newport, professeur en informatique à Georgetown University, mondialement connu pour ses essais sur la concentration et la productivité, cette fatigue généralisée possède une cause bien identifiable : l'organisation concrète des métiers du savoir, relativement nouveaux à l'échelle de l'humanité, n'a pas été suffisamment réfléchie. Ou plutôt, l'erreur a été de croire que les règles du travail physique pouvaient s'appliquer naturellement au travail cognitif. Plus une usine tourne, plus sa production s'accroît ; mais le cerveau, lui, s'épuise vite, d'autant plus si, comme c'est le cas aujourd'hui, il est victime de distractions en tous genres, du collègue bruyant de l'open space à la succession de réunions chronophages, en passant par les rafales de courriels prétendument « urgents ». Résultat, la quantité et la qualité du travail s'en ressentent, tout comme la santé du travailleur.
À la fois réflexion théorique et manuel pratique, Slow Productivity, qui prolonge la quête entamée par l'auteur dans Deep Work (2016), défend l'idée que, pour se montrer véritablement productifs, les travailleurs du savoir doivent suivre trois préceptes : la focalisation simultanée sur peu de projets, l'adoption d'un rythme de production « naturel » et l'obsession de la qualité. Vouloir traiter de nombreuses missions en même temps, selon Newport, n'a aucun sens, car le coût cognitif pour passer de l'une à l'autre, autrement dit celui du « changement de contexte », s'avère trop fort. Il conseille de s'en tenir à deux ou trois projets tout au plus. La concentration absolue y reste essentielle : par exemple, une séance de « deep work »d'une ou deux heures doit n'être consacrée qu'à un sujet donné, sans être entrecoupée par la vérification de courriels et de SMS. Sachant qu'en moyenne, un travailleur de la connaissance consulte sa boîte de réception de courriels une fois toutes les six minutes, on imagine le gisement de productivité à portée de main. Passer des heures à lire et écrire des courriels et des messages sur Slack – passer son temps à « parler du travail », s'amuse Newport –, ce n'est pas travailler. C'est tout au plus faire montre de « pseudo-productivité ». La véritable productivité du travailleur du savoir, elle, provient du temps dont il dispose pour penser, concevoir, écrire, un temps qu'il lui faut littéralement sanctuariser.
Vu l'intensité de cette occupation, poursuit l'auteur, il peut être souhaitable de retarder certains projets à des périodes plus propices, de prendre plus de temps que prévu pour les réaliser si nécessaire, et même, pourquoi pas, de varier l'intensité de son activité dans l'année. C'est ainsi, note Newport, que Marie Curie, à l'été 1896, a interrompu ses recherches sur la « pechblende », dont elle était convaincue qu'elle contenait un nouvel élément extrêmement actif non identifié par la science, afin de… se retirer à la campagne pour des vacances prolongées. Une coupure qui ne l'a pas empêché d'obtenir un prix Nobel. Si l'« obsession de la qualité » continue de guider le travailleur, alors le temps « perdu » par une organisation rigoureuse mais respectueuse de soi (et de son entourage) sera, in fine, du temps gagné. Voilà une approche révolutionnaire et libératrice du travail (nous parlons d'expérience) que les entreprises gagneraient à adopter.
Autocrates de tous les pays…Anne Applebaum, AUTOCRACY, INC., The Dictators who Want to Run the World, Penguin, 2024 En novembre 2023, des photographies d'étoiles de David peintes sur les murs de Paris étaient massivement diffusées sur les médias sociaux. À l'origine de cette campagne visant à amplifier les divisions françaises à propos de Gaza, des agents liés à une organisation russe de désinformation, « Doppelgänger ». Pour la journaliste américaine, Anne Applebaum, ce genre d'opérations s'inscrit dans une vaste stratégie déployée par les autocraties contemporaines, sous l'égide du couple russo-chinois, à l'encontre des sociétés et ambitions démocratiques.
Contrairement à d'autres chercheurs, comme l'historien Niall Ferguson, la spécialiste de l'Europe centrale et orientale ne voit pas, dans ce phénomène, l'expression d'une nouvelle guerre froide. L'univers autocratique, argumente-t-elle, frappe en effet par sa grande diversité idéologique. Quoi de commun, en effet, entre le socialisme autoritaire du Venezuela, le totalitarisme de la Corée du Nord, et les démocraties illibérales comme la Turquie et l'Inde ? Ce groupe de pays, explique Applebaum, fonctionne plutôt comme « une agglomération d'entreprises, liées (...) par une détermination impitoyable et unique à préserver leur richesse et leur pouvoir ». Et si la « multinationale Autocratie » déteste les démocrates, c'est d'abord parce qu'ils font obstacle à sa volonté de puissance.
Dans leur quête, les autocraties se distinguent par leur grande capacité de coopération et leur impressionnante maîtrise des technologies de l'information. Comme il semble loin le temps où la Russie soviétique mimait la démocratie, prétendant en être la plus belle illustration ! De nos jours, les dictatures préfèrent la dénigrer à grande échelle. Pour ce faire, ils usent de médias spécifiques à diffusion internationale, comme le chinois Xinhua, le russe RT, le vénézuélien Telesur ou encore l'iranien PressTV, et bien sûr des réseaux sociaux, afin de colporter ces fameuses « fausses nouvelles ». Dans les pays autocratiques, la désinformation incite au cynisme et au repli sur la sphère privée ; dans les démocraties, elle amplifie les divisions existantes ; partout, elle instille le doute vis-à-vis de la démocratie.
Que faire face à des acteurs déterminés à instaurer un nouvel ordre mondial, y compris en instrumentalisant les institutions internationales ? Applebaum se montre résignée, reconnaissant qu'« il n'y a plus d'ordre mondial libéral, et (que) l'aspiration à en créer un a disparu ». Mais la lutte pour la liberté, défend-elle, peut se muer en « guerre contre les comportements autocratiques, où qu'ils se trouvent : en Russie, en Chine, en Europe et aux États-Unis ». Pour l'auteure, en effet, il n'y a pas de différence de nature, seulement de degré, entre un Donald Trump et un Xi Jinping.
Au vu de l'importance renouvelée de la géopolitique depuis le conflit russo-ukrainien, les dirigeants d'entreprise ont tout à gagner à comprendre les ambitions autocratiques contemporaines. Du reste, sans liberté politique, la vraie liberté économique ne pourra, à terme, qu'être compromise.