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Business / Ces idées qui viennent d'ailleurs / 16/12/2024

Livres à lire : Démocratie et démographie, enjeux majeurs de 2025

Au moment où l'intelligence artificielle occupe tous les esprits, La Lettre de L'Expansion a pris le parti d'offrir à ses abonnés une revue des idées qui prospèrent en dehors de la France dans des ouvrages publiés par les meilleurs essayistes du moment. Des idées que seule l'intelligence humaine pourra continuer de produire, de construire et de défendre.

Si bons et raisonnables, et pourtant si divisés

Keith Payne, GOOD REASONABLE PEOPLE, The Psychology Behind America's Dangerous Divide, Viking, 2024 Entre 20 et 25 % des Américains sont aujourd'hui brouillés avec un proche pour des raisons politiques. Cette contamination de la sphère privée par les désaccords de la vie publique n'est qu'une manifestation parmi d'autres de la polarisation politique américaine en cours depuis une vingtaine d'années. Alors que démocrates et républicains, dans les décennies d'après-guerre, pouvaient trouver des terrains d'entente, et surtout ne se haïssaient pas, l'opposition entre progressistes et conservateurs se révèle désormais aussi âpre que systématique. La vitalité démocratique impliquant, pour chaque parti, de reconnaître la légitimité de ses adversaires politiques, cette animosité ne s'avère pas sans risques.

Pour Keith Payne, professeur de psychologie et de neurosciences à l'université de Caroline du Nord, à Chapel Hill, il ne faut pas chercher la source de ces divisions dans l'émergence des réseaux sociaux, catalyseurs de divergences déjà présentes. L'appartenance partisane actuelle, montre-t-il, est le reflet d'identités sociales durables, souvent géographiquement déterminées et consolidées avec le temps. En l'espèce, explique-t-il, 80 % de l'électorat républicain est constitué de Blancs. Or les Blancs, dans l'ensemble, se distinguent par leur tendance à considérer les hiérarchies actuelles, aux États-Unis, comme légitimes, fondées sur des différences de capacités ou d'éthique de travail entre groupes et individus. S'ils sont nés dans une région autrefois esclavagiste et ont reçu peu d'instruction scolaire, ils se montrent plus susceptibles d'entretenir de telles opinions. Partant, ils s'orientent vers des formes de christianisme plus conservatrices et tendent à vivre à la campagne. De l'autre côté, les démocrates se voient soutenus par les Blancs moins religieux, les Noirs et les autres minorités ethniques, qui tous dénoncent la persistance de discriminations, d'autant plus s'ils ont fréquenté l'université et résident en ville. De façon frappante, rappelle Payne, « la conviction que les inégalités sont imputables aux Noirs plutôt qu'aux discriminations passées et présentes » s'avère le facteur le plus important qui sépare aujourd'hui les électeurs républicains des démocrates.

Si l'esprit partisan se maintient, c'est qu'il repose sur la conviction sincère, chez les uns et les autres, d'être de bonne foi. Toute identité politique, explique le chercheur, implique la certitude que « nos groupes d'appartenance et nous-mêmes sommes bons et raisonnables ». Nos croyances politiques ne servent pas tant à argumenter avec autrui qu'à nous rassurer sur notre caractère « bon et raisonnable ». On comprend mieux dès lors la persistance de théories du complot et l'impuissance du « fact checking ». Car tenter de modifier les croyances des individus revient alors à vouloir leur faire accepter qu'ils ne sont… ni bons ni raisonnables, ce que la plupart des gens, bien naturellement, refusent. Si les batailles identitaires américaines se sont intensifiées, c'est parce que, selon Payne, le Parti républicain est devenu uniformément conser-vateur et le parti démocrate uniformément progressiste, et que les républicains, de moins en moins nombreux sous l'effet de l'évolution démographique récente, campent fermement sur leurs positions.

Le propos de Payn s'avère d'autant plus convaincant que cet intellectuel démocrate a grandi dans une famille conservatrice du Kentucky dont il est resté proche. Son parcours et ses recherches le poussent donc à un certain réalisme. S'il ne voit guère comment, sur le plan collectif, « faire tomber la fièvre de l'hostilité partisane », il invite, en revanche, dans les interactions individuelles, « à regarder au-delà des raisons que donnent les gens et à réfléchir aux causes de leurs raisons ». À partir du moment où l'on se met à la place d'autrui pour tenter de le comprendre, le désaccord persiste sans doute, mais la haine, elle, s'estompe.

Comment revaloriser le travail du « care »

David Goodhart, THE CARE DILEMMA, Caring Enough in the Age of Sex Equality, Forum, 2024 Peu après le vote en faveur du Brexit, l'ancien journaliste au Financial TimesDavid Goodhart lançait une expression qui fera date, la distinction pour comprendre l'essor du populisme, entre les « Somewhere », « les gens de quelque part », et les « Anywhere », « ceux de n'importe où ». Dans son dernier livre, il poursuit sa réflexion sur les différences de valeurs entre ces deux clans en se penchant sur la petite enfance et le grand âge, deux moments de la vie autrefois passés au sein du foyer mais désormais externalisés à des professionnels. Au centre de cette révolution, l'entrée massive des femmes sur le marché du travail. Goodhart, sans regretter l'émancipation féminine, s'inquiète des conséquences de ce bouleversement sur nos sociétés, de la baisse de la natalité à la solitude des personnes âgées, en passant par l'épuisement financier et psychique de la classe moyenne. Le propos de Goodhart est à replacer dans un contexte, celui du Royaume-Uni, où il n'existe pas de quotient familial, où le congé maternité s'avère long mais mal rémunéré et où les crèches ont été, jusque très récemment, peu subventionnées. Néanmoins, défend-il, le financement des structures de la petite enfance, choix privilégié des « Anywhere », ne peut être la seule option possible : en l'espèce, nombre de Britanniques aimeraient pouvoir s'occuper davantage de leurs nourrissons et moins travailler durant cette période. De même, le nombre d'aidants ne cesse d'augmenter, sans que ce statut soit suffisamment reconnu.

Sans refondation générale du soin de la petite enfance, s'alarme l'auteur, le déclin démographique se poursuivra et rendra d'autant plus difficile le soin du grand âge. Mais alors que la réponse habituelle de nos pays se trouve être l'accroissement de l'immigration ou de la robotisation, Goodhart promeut, quant à lui, l'institution du mariage (et partant, le quotient familial à la française), qui permet, on tend à l'oublier, de partager dans la durée les coûts de l'éducation. En outre, tout en défendant la subvention des crèches, il propose d'introduire des réductions d'impôts pour ceux, mères ou pères, qui préféreraient élever leurs enfants en bas âge plutôt qu'exercer une activité rémunérée. Cette revalorisation devrait aussi s'appliquer aux structures professionnelles du soin : comme le propose l'auteur, il devrait être possible de faire carrière dans les crèches et maisons de retraite, via des postes à niveaux de diplômes et de responsabilités croissants, seul moyen de rendre le secteur attractif financièrement.

Autant de politiques coûteuses qu'il faudra financer, conclut-il, en dérégulant le secteur du soin, étouffé par les normes, mais aussi, inévitablement, en mettant à contribution les baby-boomers, qui, en « ne partageant pas suffisamment les fruits de [leur] bonne fortune », ont contribué au manque de bébés.

Au vu de l'importance renouvelée de la géopolitique depuis le conflit russo-ukrainien, les dirigeants d'entreprise ont tout à gagner à comprendre les ambitions autocratiques contemporaines. Du reste, sans liberté politique, la vraie liberté économique ne pourra, à terme, qu'être compromise.

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