Livres à lire : Renaissance et déclin en Occident >
Au moment où l'intelligence artificielle occupe tous les esprits, La Lettre de L'Expansion a pris le parti d'offrir à ses abonnés une revue des idées qui prospèrent en dehors de la France dans des ouvrages publiés par les meilleurs essayistes du moment. Des idées que seule l'intelligence humaine pourra continuer de produire, de construire et de défendre.
Donald Trump, un héros tragique
Victor Davis Hanson, THE CASE FOR TRUMP, Basic Books, 2024 Les soutiens intellectuels de Donald Trump sont rares. L'un est de grande qualité : Victor Davis Hanson, professeur émérite de Lettres classiques et d'Histoire militaire, a publié en 2019 une défense argumentée du président des États-Unis, mise à jour à l'automne 2024. Il y analyse les raisons profondes, et selon lui légitimes, du succès rencontré par l'ancien magnat de l'immobilier.
Trump n'aurait jamais réussi en politique, soutient Hanson, si le pays n'était si divisé, les côtes Est et Ouest, centres financier et culturel du pays, considérant avec arrogance un « heartland » autrefois prospère mais rendu périphérique par la mondialisation. Or aucune des deux grandes formations politiques n'avait tenté, avant Trump, de tirer parti de ce nouveau gisement électoral. Les démocrates, toujours plus à gauche, ne masquaient pas leur mépris pour ces « déplorables » (H. Clinton) « accrochés à leurs armes à feu » (Obama). Les républicains, de leur côté, persistaient à défendre le libre-échange et l'interventionnisme militaire, pourtant rejetés par les Américains ordinaires.
Seul un « outsider » comme Trump, un « authentique bad boy du secteur privé », avance l'auteur, pouvait remettre en cause les dogmes de l'establishment. Au-delà, par son style, sa rhétorique et son apparence mêmes, il représentait un affront envers ce dernier. Conscients du caractère extrême du personnage, ses partisans l'ont essentiellement vu comme une forme d'inévitable « chimiothérapie ». Sans ce brutal messager, le message n'aurait pu être porté.
Selon Hanson, le trumpisme représente un système de pensée cohérent. Trump est un « national-populiste capitaliste » dont la « métaphysique » est centrée sur la conscience du déclin. C'est tout le sens de « Make America Great Again »: l'Amérique fut grande ; elle ne l'est plus ; Trump lui rendra sa grandeur. Rien de nouveau sous le soleil occidental, mais l'originalité de Trump est d'avoir refusé l'auto-flagellation : les responsables de la décadence américaine, estimait-il, n'étaient ni le capitalisme ou les « losers » du Midwest, comme le veut la gauche, ni encore le déclin moral et religieux du pays, comme le croit la droite. La faute revenait à tous ceux qui s'étaient enrichis sur le dos des honnêtes Américains : la Chine, bafouant les règles du commerce international, les capitalistes américains, dépourvus de patriotisme, ou encore les immigrés illégaux, prompts à envoyer chez eux les ressources gagnées aux États-Unis. Ce déclin, fruit d'un choix délibéré, était donc réversible, et Trump s'attacherait à le démontrer.
De cette métaphysique, Trump a tiré une politique visant à neutraliser les « ennemis » de l'Amérique. En géopolitique, il a opté pour une forme de « nationalisme jacksonien » (du nom du septième président des États-Unis) consistant à riposter fortement, en paroles ou en actes, contre les agresseurs, mais à ne pas déclencher de guerres facultatives. En économie, vu les circonstances, l'heure devait être au protectionnisme. Enfin, il fallait mettre un terme à une immigration illégale coûteuse et source de désordre. Ce repli général, accompagné de dérégulations massives, devait résulter dans une croissance économique rapide, mère de millions d'emplois de qualité, qui rendraient aux Américains leur fierté.
On le sait, le trumpisme a rencontré l'opposition féroce des démocrates, des républicains « never-Trumpers », de l'administration, des mé-dias mainstream et des intellectuels. Une « frénésie », critique l'auteur, s'est emparée des progressistes, les rendant incapables de reconnaître les faits – en l'espèce, son succès en matière de croissance, d'emplois et de relations internationales. À ceux qui ont vu dans Trump un bouffon immoral, Hanson répond que les attaques dont il a été victime - insultes, « impeachments » et poursuites judiciaires – n'étaient pas plus éthiques. Par sa personnalité et son destin, Trump s'apparente, ose le savant, à « une version moderne du héros tragique de l'antiquité ». C'est en faisant montre d'un comportement peu civilisé, sans nuances et même violent, que le héros sauve la civilisation. Mais si son caractère excessif lui permet de réaliser sa mission, c'est aussi ce qui provoque sa chute. Ainsi, l'instabilité chronique du régime trumpiste a eu raison de son fondateur. C'était sans compter la présidence faiblarde de Joe Biden et la duplicité de Kamala Harris, qui ont suffi pour minorer les tares trumpiennes et permettre le retour de l'ostracisé. La vraie question, conclut Hanson, n'est cependant pas de savoir si Trump est dieu ou démon, mais s'il est « unique, indissociable de l'époque, ou s'il est le précurseur d'une transformation durable ».
L'homme malade de l'Europe l'était depuis longtemps
Wolfgang Münchau, KAPUT : THE END OF THE GERMAN MIRACLE, Swift Press, 2024
Depuis plusieurs décennies, l'excédent commercial de l'Allemagne, sa sobriété budgétaire et ses relations apaisées entre partenaires sociaux ont fait de ce pays un parangon de réussite économique. Depuis l'éclatement de la guerre en Ukraine, cependant, cette prééminence n'a plus rien d'évident. Mieux (ou pire), nous apprend Wolfgang Münchau, ancien rédacteur en chef du Finan-cial Times en Allemagne, le ver était dans le fruit depuis longtemps déjà.
Pilier du succès germanique, l'industrie est en déclin depuis la fin de la décennie 2010. Il ne s'agit pas d'un ralentissement cyclique, analyse l'auteur, mais d'une tendance lourde dont il fait remonter les causes au milieu du xxe siècle. Dépourvue de scientifiques d'envergure, l'Allemagne s'est détournée de l'innovation de rupture pour privilégier l'ingénierie. Spécialisée dans l'industrie haut de gamme, elle a négligé les services, puis le numérique. En refusant de se diversifier, l'économie allemande s'est fragilisée. Le pays aurait pu compenser cette frilosité par l'investissement public. Il n'en fut rien, puisqu'il a embrassé l'ordo-libéralisme, qui promeut une économie de marché encadrée par des règles de droits, et la stabilité budgétaire et monétaire.
Il ne faut pas y voir, soutient l'auteur, le résultat de la « main invisible » du marché. Cette stratégie a été mise en œuvre par une classe politique persuadée de la nécessité, pour la croissance, d'une politique économique privilégiant les exportations sur les importations. Ce choix a suscité une double dépendance : à l'égard du principal fournisseur d'énergie bon marché, la Russie, et de ses marchés d'export, à commencer par la Chine. Or l'erreur des élites est d'avoir perpétué ce modèle malgré des circonstances changeantes. Après février 2022, l'Allemagne a pensé pouvoir maintenir une relation économique avec la Russie, illusion détruite par le sabotage des gazoducs Nord Stream. Dans le même temps, la Chine, montée en gamme, devenait le premier exportateur de voitures dans le monde, privant l'Allemagne de ses marchés de prédilection. Alors que la mondialisation ralentit, l'Allemagne va devoir se réinventer. Sans quoi elle pourrait donner raison à un illustre allemand, Ernst Jünger, selon lequel « une erreur ne devient une faute que lorsqu'on ne veut pas en démordre ».