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Business / Ces idées qui viennent d'ailleurs / 17/02/2025

Livres à lire : Comment le nationalisme de Xi change la Chine et le monde

Au moment où l'intelligence artificielle occupe tous les esprits, La Lettre de L'Expansion a pris le parti d'offrir à ses abonnés une revue des idées qui prospèrent en dehors de la France dans des ouvrages publiés par les meilleurs essayistes du moment.

Xi Jinping, Idéologue en chef

Kevin Rudd, ON XI JINPING : HOW XI'S MARXIST NATIONALISM IS SHAPING CHINA AND THE WORLD, Oxford University Press On savait la Chine puissante, on découvre, en lisant le dernier ouvrage de Kevin Rudd, ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de l'Australie, l'étendue de la machine idéologique orchestrée par le président (de fait) à vie du pays, Xi Jinping. Ami de longue date de la civilisation chinoise, Rudd est sans doute l'un des meilleurs experts du sujet. Après avoir quitté la politique en 2013, il a présidé l'Asia Society puis entrepris une thèse à Oxford, dont ce livre dense, extrêmement bien sourcé et argumenté, est l'adaptation.

Selon Rudd, l'action politique, intérieure ou extérieure, de Xi ne peut se comprendre qu'en explorant son « idéologie », c'est-à-dire l'« ensemble systématique d'idées qui confère à une organisation une unité d'objectif définie, donnant lieu à un programme d'action ». Xi et le Parti communiste chinois (PCC), en l'espèce, consacrent un temps considérable à exposer cette vision du monde, lors des Congrès nationaux du PCC, ou via la « revue théorique » du PCC, Qiushi.

Une forte emprise sur le parti

Ce qui distingue idéologiquement l'actuel président chinois de ses prédécesseurs – Deng Xiaoping, Jiang Zemin et Hu Jintao - , c'est qu'il est le promoteur, explique l'auteur, d'un « nationalisme marxiste-léniniste ». D'un côté, il a entraîné la politique chinoise plus à gauche que ses prédécesseurs. Il a accentué l'emprise du parti sur l'État et sa propre emprise sur le parti et n'a de cesse de renforcer l'étatisme et le dirigisme économiques, à rebours de la politique « de réforme et d'ouverture » introduite par Deng. D'un autre côté, sur le plan international, Xi se situe nettement à droite par son nationalisme, qui vise, sous couvert de défendre un nouvel « ordre mondial » fondé sur le « multilatéralisme », à déplacer le centre de gravité du monde des États-Unis vers la Chine.

L'armature idéologique de Xi se déploie via une galaxie de concepts, que Rudd nomme des « termes étendards ». En économie, le président chinois a annoncé en 2017 une « nouvelle ère », faite d'« autosuffisance nationale », de « prospérité commune » et de « nouveau développement ». Ce dernier concept englobe la « double circulation » de l'économie – la Chine doit devenir moins dépendante du monde tout en rendant le monde plus dépendant d'elle –, la « prospérité commune » ou la centralité de l'économie « réelle », opposée à la spéculation, « fictive ».

Restructurer le système international

En matière géopolitique, il s'agit de célébrer et renforcer le « grand rajeunissement de la nation chinoise », « la puissance nationale complète », « l'exceptionnalité de la culture chinoise » et le rôle de la Chine dans « des changements mondiaux sans précédents depuis un siècle ». Concrètement, la Chine devra « s'efforcer de réaliser ses objectifs » et non plus « dissimuler ses capacités et attendre son heure », selon la formule de Deng, développer une « diplomatie des pays voisins » et un « nouveau type de relation entre grandes puissances ».

Xi va jusqu'à évoquer une « communauté de destin commun pour toute l'humanité », un « méga-concept » qui englobe des sous-thèmes, comme « la Chine apportant sa sagesse et ses solutions au monde », « la Chine maintenant l'ordre mondial » et « la Chine au centre du monde ». Une façon pour l'Empire du milieu de restructurer le système international dans une perspective conforme à ses intérêts et à ses valeurs.

Le résultat d'une analyse marxiste

L'édifice idéologique du président chinois se présente comme le résultat d'une analyse marxiste des plus orthodoxes : selon Xi, les « lois scientifiques » du « matérialisme dialectique et historique » mettent en lumière l'apparition, depuis les années 2010, de nouvelles « contradictions ». Parmi elles, on trouve la tension existant entre le nécessaire enrichissement du pays et l'apparition de fortes inégalités. Or, si selon ses prédécesseurs, la Chine en était au « stade primaire du socialisme », et devait en passer par une cure de capitalisme pour faire croître son économie, Xi semble considérer que le pays a tant progressé que ce « stade primaire » pourrait prochainement se conclure, quelque part entre 2035 et 2049, cent ans après l'avènement de la République populaire de Chine. Partant, la Chine entre dans une période de transition où le parti et l'État peuvent et doivent à nouveau prendre l'ascendant.

En l'espèce, l'analyse marxiste permet à Xi d'interpréter le moment capitaliste chinois des dernières décennies non comme une invalidation du communisme, mais comme un moment nécessaire pour accéder au véritable socialisme. La continuité entre Xi et Mao, dans le retour à un marxisme de stricte obédience, dans le culte de la personnalité ou dans ses références positives au Grand Timonier, est éclatante.

Les choix de Xi présentent des risques pour l'économie chinoise, qui continue de dépendre d'une croissance soutenue. Mais Xi paraît néanmoins disposé à payer le prix économique de ses ambitions nationalistes. Si, selon Rudd, désormais ambassadeur d'Australie aux États-Unis, une guerre entre la Chine et les États-Unis au sujet de Taïwan est évitable, le monde devra compter encore longtemps avec les ambitions de ce « Tonton », comme la propagande le surnomme, a l'air bonhomme mais aux ambitions redoutables.

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