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Business / Ces idées qui viennent d'ailleurs / 17/03/2025

Livres à lire : Penser tragiquement afin d'éviter la tragédie

Comme chaque mois, La Lettre de L'Expansion propose à ses abonnés une revue des idées qui prospèrent en dehors de France dans des ouvrages publiés par les meilleurs essayistes du moment.

La ressource la plus convoitée au monde

Chris Hayes, THE SIRENS' CALL : HOW ATTENTION BECAME THE WORLD'S MOST ENDANGERED RESOURCE, Penguin Press Nous la subissons tous, cette distraction constante. Dans la rue, nous croisons des zombies au téléphone. Nous regardons avec pitié cette famille attablée au restaurant, chacun de ses membres rivé sur son écran, avant de sentir ce bourdonnement familier dans notre poche, et d'en sortir… notre propre smartphone. La nature de notre expérience sensible a radicalement changé : c'est le propos de Chris Hayes, selon lequel, pour le dire en un mot, notre attention est devenue une marchandise.

Fin connaisseur du sujet, puisqu'il anime une grande émission sur MSNBC, l'auteur compare les multiples sollicitations et tentations du monde numérique au chant des sirènes de la mythologie grecque. Innombrables, inévitables et attirants, les stimuli émis par le petit rectangle qui nous accompagne désormais partout sont irrésistibles. Avec sa capacité de « scrolling » infini, le smartphone s'apparente essentiellement à une « machine à sous », qui hameçonne les clients non en raison de la perspective du jackpot, mais grâce à un déploiement de son et lumière exubérant.

Deux facteurs expliquent, selon Hayes, la gigantesque captation de notre attention par les géants du numérique. Le premier est la condition spirituelle de l'être humain, sujet, quand il est privé d'occupation, à l'ennui – la « racine du mal » selon Kierkegaard – ou à l'anxiété. Que faire de notre esprit agité quand nous ne travaillons pas ? C'est dans cette brèche que les médias modernes, depuis la presse écrite, se sont engouffrés, dans des proportions aujourd'hui inédites.

Second facteur, notre condition sociale. Nous voulons que les autres nous prêtent attention, tout en prêtant constamment attention aux autres – ce qu'illustre bien notre goût pour les « ragots ». Les réseaux sociaux répondent parfaitement à cette soif d'attention sociale, même si elle reste tristement asymétrique, et qu'elle n'est qu'un piètre substitut à la vraie reconnaissance.

En instrumentalisant ces besoins humains fondamentaux, les géants du numérique ont fabriqué une gigantesque machine à extraire notre attention et à la monétiser. À tel point, soutient Hayes, que notre attention finit par nous échapper au sens littéral, l'auteur y voyant une illustration du processus d'aliénation que Marx décrivait en son temps à propos du salariat. « L'attention humaine a toujours existé, écrit Hayes, mais les “clics”, le “contenu”, l'“engagement” et les “globes oculaires” sont des créations du capitalisme de l'attention. [...] L'attention [...] peut être échangée, achetée et vendue dans le cadre d'enchères algorithmiques sophistiquées et instantanées qui fixent le prix d'une seconde de concentration de nos yeux. » Or « être réduit à [...] un globe oculaire, c'est se retrouver aliéné d'une partie de soi-même ».

Des effets notables en découlent. Ainsi, tout est mis en œuvre par les acteurs du numérique pour accroître la disponibilité de notre attention. Le smartphone permet d'emporter Internet partout avec soi ; demain, des casques de réalité augmentée pourraient permettre de l'avoir sous les yeux en permanence. D'autres réserves ont été exploitées, comme le temps de sommeil ou celui des jeunes. Autre conséquence, la concurrence acharnée entre producteurs de contenu pour attirer notre attention provoque inévitablement un nivellement par le bas, puisque ce sont les « contenus » erronés, croustillants ou sordides qui s'avèrent les plus attractifs. Or, parce qu'il est impossible de dissocier l'attention comme bien marchand de l'attention comme caractéristique intrinsèque de notre vie consciente, ces développements ne peuvent être indolores pour les individus que nous sommes, tout comme notre « vie mentale collective, toujours sur le point de sombrer dans la folie ».

L'ouvrage suggère quelques remèdes possibles, dont le retour à des consommations prénumériques, comme la presse papier, ou encore le recours à la régulation. Introduire une limite légale au temps passé sur Internet, comme l'auteur le suggère, semble aussi illusoire que liberticide. En revanche, décider d'un âge minimum d'accès aux réseaux sociaux, comme pour l'alcool et la cigarette, a tout d'une excellente idée.

Un monde en crise permanente

Robert Kaplan, WASTE LAND : A WORLD IN PERMANENT CRISIS, Hurst C'est un essai tout aussi pessimiste sur l'état du monde que publie l'auteur de La Revanche de la géographie. Placé sous le patronage du poète britannique T.S. Eliot et de son œuvre la plus connue, The Waste Land, ou La Terre vaine, l'ouvrage fait un triple constat.

Pour Robert Kaplan, le monde contemporain ressemble à la République de Weimar. Comme l'Allemagne en ce temps, notre Terre est « intimement connectée, au point de connaître des crises qui traversent les océans, qu'il s'agisse du Covid-19, d'une récession mondiale, de conflits entre grandes puissances ou d'un changement climatique sans précédent », alors même qu'aucune véritable gouvernance mondiale n'est possible. Autrement dit, « la géographie ne disparaît pas. Elle ne fait que rétrécir ». La guerre en Ukraine et à Gaza l'a bien montré. Le XXIe siècle, selon l'auteur, verra l'expansion de la guerre dans l'espace et le cyberespace, et le mélange de la guerre régulière interétatique avec la guerre irrégulière de type guérilla.

Notre époque est aussi celle du déclin des grandes puissances. Reprenant les propos de l'historien Henry Adams, il décrit la Russie comme « l'insoluble dilemme » de l'Europe. Après la « pause » – non la « fin » – de l'histoire, la singularité russe, espace autoritaire accolé à une Europe occidentale démocratique, s'impose de nouveau. Kaplan constate aussi un « déclin du leadership » général, au sens où les États-Unis, la Russie et la Chine sont confrontés, depuis la fin de la Guerre froide, à un « déclin shakespearien », suscité par ces « démons intérieurs qui poussent les dirigeants puissants à un certain degré de folie ».

Kaplan déplore une vie publique américaine soumise à l'hystérie, le manque de sérieux des médias ayant déteint sur les dirigeants. Mais ce n'est rien comparé au déclin du leadership chinois et russe, où « le pragmatisme a cédé la place à l'idéologie léniniste à Pékin et à l'impérialisme russe à Moscou ». La guerre en Ukraine a montré, en l'espèce, que la Russie « se trouvait dans un état de décomposition [...] avancé ». Ainsi, la chute éventuelle de Poutine conduira plus probablement à l'anarchie qu'à une démocratie stable.

Alors que les fractures entre grandes puissances affectent les affaires étrangères en surface, deux phénomènes indissociables les déterminent en profondeur : l'urbanisation et les médias sociaux. D'ici 2050, plus de deux tiers de l'humanité sera urbaine. Plus de villes et de réseaux sociaux, ce sera plus de conformisme, plus d'opposition au conformisme, et plus d'émeutes, l'IA ne faisant qu'aggraver les choses. Le règne de la foule, estime Kaplan, sera celui du chaos, au détriment du fondement même du projet occidental, la consécration de l'individu.

Pour sortir de la nasse, Kaplan en appelle donc à un retour aux sources du libéralisme historique. Il nous enjoint surtout de réapprendre ce que nous avons cessé de faire depuis 1990 : « penser tragi-quement afin d'éviter la tragédie ».

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