La véritable histoire de la liberté d'expression >
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Deux conceptions de la liberté d'expressionFara Dabhoiwala, WHAT IS FREE SPEECH ? THE HISTORY OF A DANGEROUS IDEA, Penguin
Dans le monde occidental, la liberté d'expression est aujourd'hui défendue comme une évidence. Pourtant, comme le montre le professeur d'histoire à Princeton
Fara Dabhoiwala, elle n'a été reconnue comme telle que très récemment à l'échelle de l'histoire humaine.
Le premier mouvement de libéralisation du discours naît en Angleterre des suites de la Réforme, lorsque des érudits comme John Milton, dans son Areopagitica de 1644, puis plus tard John Locke dans sa Lettre sur la tolérance de 1689, commencent à défendre l'idée que la liberté de disserter sur les questions religieuses sert la quête de la vérité. Progressivement, alors que l'usage de l'imprimerie se diffuse, cet argument sera appliqué aux questions séculières, et notamment politiques. Cependant, au XVIIIe siècle, en Europe et en Amérique, ceux qui défendent ou, à la rigueur, acceptent la liberté d'expression prennent soin de la distinguer de la « licence ». Si les méthodes varient pour encadrer le discours, certains pays usant de la censure préalable, d'autres de la sanction judiciaire, l'ambition est la même : permettre une discussion publique éclairée en empêchant la diffusion de propos erronés, diffamants, obscènes ou incitant à la violence – autant de dangers pour l'ordre public.
À cette approche équilibrée, historiquement la plus répandue, s'oppose une conception « libertarienne » ou « absolutiste » du discours, que l'auteur estime en passe de devenir aujourd'hui prépondérante, celle du Premier Amendement de la Constitution des États-Unis. C'est en Angleterre qu'il en situe la naissance : entre 1720 et 1723, deux journalistes, Thomas Gordon et John Trenchard, diffusent de façon anonyme les Cato's Letters, qui attaquent violemment le pouvoir, estimant que la censure des opinions dissidentes est le fait d'un gouvernement despotique.
Dabhoiwala attribue ce maximalisme, inédit pour l'époque, à l'ambition et la vénalité des deux auteurs, Gordon n'hésitant pas, par la suite, à accepter un poste de censeur au sein du gouvernement. Entre-temps, cependant, les Cato's Lettersont traversé l'Atlantique et ont été lues par les colons indépendantistes. Elles inspireront indirectement les termes du Premier Amendement, selon lesquels « le Congrès n'adoptera aucune loi (...) pour limiter la liberté d'expression, ou celle de la presse ». Même si, pendant plus d'un siècle, les États américains privilégient une lecture plus équilibrée de cette liberté, le XXe siècle verra l'interprétation libertarienne l'emporter, sous les coups de boutoir de la gauche socialiste et anarchiste, puis pendant la guerre froide.
En Europe, au XIXe siècle, la définition de la liberté d'expression franchit une nouvelle étape. Au Royaume-Uni, John Stuart Mill, dans On Liberty, est le premier à défendre cette dernière comme un droit individuel – par opposition à ce que les Cato's Letters ne définissaient encore que comme un droit du « peuple » – qui ne souffre aucune limitation. Une liberté qu'il n'étend pas, note Dabhoiwala, aux indigènes des colonies indiennes, administrées par la East India Company, où John Stuart Mill lui-même occupe un poste… La France, de son côté, a privilégié dès 1789 une formulation équilibrée de la liberté d'expression. Au XIXe siècle, la liberté de la presse y fera l'objet d'intenses débats, avant que la censure préalable, en 1881, ne soit abolie.
En l'espèce, c'est l'avènement de la presse qui a façonné la liberté d'expression dans son acception moderne. Loin d'être immuables, ses conditions d'exercice sont indissociables de la nature des technologies de l'information. À l'ère des réseaux sociaux, la question se pose donc à nouveau. Qui dit technologie, de surcroît, dit aussi propriété des moyens technologiques : les magnats de la presse et des réseaux sociaux, critique l'auteur de façon sans doute excessive, ne défendent pas la liberté d'expression pour elle-même, mais parce qu'elle sert leurs intérêts.
Pour Dabhoiwala, la liberté d'expression absolue n'est ni possible en pratique, tant le discours acceptable, au sein d'une société, dépend du contexte, ni souhaitable, car un propos erroné, diffamant ou incitant à la violence peut être aussi nuisible que des actes. Comme toutes les autres libertés, elle ne devrait pas être une fin en soi, mais bien plutôt servir, soutient-il, le « bien commun » que chaque société souhaite atteindre.