Livres à lire : Une histoire de l'idée d'Occident >
Comme chaque mois, La Lettre de L'Expansion propose une revue des idées qui prospèrent en dehors de France dans des ouvrages publiés par les meilleurs essayistes du moment.
L'Occident, une idée neuve (et française)Georgios Varouxakis, THE WEST : THE HISTORY OF AN IDEA, Princeton University Press Lorsque la Russie a envahi l'Ukraine, en février 2022, l'idée que ce dernier pays faisait partie de l'« Occident » s'est imposée chez ceux, en Europe et aux États-Unis, qui refusaient le dessein russe. Pourtant, cette appartenance, pour une contrée majoritairement orthodoxe, n'allait pas de soi. Cette possibilité nouvelle tient à la malléabilité de l'idée même d'« Occident ». C'est tout le propos de la vaste enquête intellectuelle que mène Georgios Varouxakis, professeur de l'histoire de la pensée politique à Queen Mary University of London, dans cet ouvrage. L'auteur s'oppose à deux interprétations aujourd'hui dominantes : celle qui veut que l'on ait toujours parlé, depuis l'Antiquité, de l'« Occident » comme d'un concept civilisationnel ; celle qui affirme que cette idée est née dans les années 1880 et 1890 pour justifier des desseins impérialistes. En réalité, montre Varouxakis, l'idée d'« Occident » est apparue dans les années 1840, en France, sous la plume du philosophe Auguste Comte, qui fut, avec ses successeurs, le premier à faire ce choix de manière consciente et systématique.
Non pas que le terme lui-même fût nouveau, puisque l'on désignait ainsi l'« Empire romain d'Occident ». Mais ici, « Occident » ne signifiait pas encore un « groupe de peuples partageant les mêmes idées et souhaitant se différencier du reste du monde ». De même, les notions d'« Occident », d'« Europe » et de « chrétienté » se recoupent partiellement, sans être identiques. En l'espèce, l'emploi du mot « Occident » s'est développé après le Congrès de Vienne, pour distinguer l'Occident de la Russie. En parlant de ce pays comme d'une puissance « orientale », et non plus « européenne » et « nordique », il s'agissait de se défendre contre ce qui était perçu comme une menace. Comte s'inscrit dans cette perspective. Et, loin d'être d'un projet impérialiste, sa « République occidentale » est vouée à devenir une fédération pacifique et altruiste. Ainsi définie, l'idée d'Occident est passée outre-Manche, sous l'influence des comtistes britanniques, puis a traversé l'Atlantique grâce à des Européens ayant émigré aux États-Unis ou d'Américains ayant étudié en Europe.
Dans le même temps, en Europe, la France, qui craint la domination allemande, promeut l'idée d'un « Occident » dont elle serait le centre, par opposition à une « Europe » au noyau allemand. Le philosophe Oswald Spengler, dans Le Déclin de l'Occident, en 1918, estime quant à lui que l'Allemagne appartient de plein droit à la « culture occidentale », mais que l'Occident est entré depuis plus d'un siècle dans une phase de pétrification qu'il nomme « civilisation ». Une interprétation que le maurrassien Henri Massis, dans sa Défense de l'Occident de 1927, ne partage pas, puisque son Occident, coïncidant avec le monde catholique et « latino-méditerranéen » inspiré par la Grèce et Rome, exclut l'Allemagne et la Russie, considérées comme à moitié asiatiques.
Entre-temps, aux États-Unis, la Grande Guerre a provoqué une onde de choc chez de nombreux intellectuels, qui (re)découvrent leur profond sentiment d'appartenance à l'« ancien monde ». Quant à la Seconde Guerre mondiale, elle provoque la brève inclusion dans l'« Occident » de l'URSS, contributrice essentielle à la victoire. Mais rapidement, la Guerre froide cristallise l'opposition entre « l'Ouest et le reste », y compris sur le plan intellectuel. C'est ainsi que des émigrés européens devenus des universitaires américains influents, tels Hannah Arendt et Leo Strauss, prennent le parti de l'Occident en continuant d'interroger sa nature. En France, Raymond Aron deviendra le défenseur emblématique d'une « alliance occidentale », d'abord européenne, puis incluant les États-Unis. Sa définition de l'« authentique occidental » ? C'est celui, écrit-il, « qui n'accepte totalement de notre civilisation que la liberté qu'elle laisse de la critiquer et la chance qu'elle offre de l'améliorer ».
La fin de la Guerre froide modifie encore le sens du terme. Alors que, dans La Fin de l'histoire (1992), le politiste Francis Fukuyama annonce le triomphe mondial de la démocratie libérale à l'occidentale, son ancien professeur, Samuel Huntington, pressent bien plutôt l'intensification d'un « choc des civilisations » (1996). Pour lui, l'Occident ne doit pas se concevoir comme « universel », mais comme « unique », et se défendre comme tel. Une dualité de sens qui subsiste aujourd'hui.
Comment, dès lors, définir l'Occident ? Par son histoire, conclut l'auteur. Ainsi, les variations de sa délimitation géographique – certains y incluent le Japon et Taïwan – et culturelle – les uns insistant sur sa nature chrétienne, les autres sur son caractère séculier – sont partie intégrante de son identité. Certes, c'est en Occident que des principes comme la séparation du politique et du religieux, la défense de l'individu ou encore l'autonomie de la science ont trouvé une combinaison heureuse. Mais s'ils méritent d'être préservés, c'est avant tout parce que cet héritage appartient à l'humanité. l
Covid-19 : Comment les savants ont été politiques, et les politiques partisansStephen Macedo, Frances Lee, IN COVID'S WAKE : HOW OUR POLITICS FAILED US, Princeton University Press Cinq ans après la pandémie de Covid-19, deux professeurs de politiques publiques à l'université de Princeton, Stephen Macedo et Frances Lee, s'alarment de ses effets politiques. Avant la Covid-19, notent-ils en premier lieu, peu de scientifiques estimaient que le fait d'ordonner aux gens de rester chez eux ou de porter des masques, mesures coûteuses ou difficilement contrôlables, pouvait empêcher la propagation d'un virus aisément transmissible. Mais lorsque le gouvernement chinois a imposé des confinements draconiens, l'Organisation mondiale de la santé a prestement accepté cette conclusion, qui est alors devenue la norme. Pourtant, en Suède, le taux de surmortalité après un an de Covid s'est avéré l'un des plus bas d'Europe, alors que ce pays n'a imposé ni port du masque ni confinement.
Dans les démocraties riches, rappellent Macedo et Lee, les confinements ont davantage pénalisé les pauvres que les riches. Tandis que les cols blancs pouvaient travailler depuis le confort de leur domicile, les chauffeurs et les ouvriers devaient, eux, se rendre au travail, alors que les écoles, souvent fermées, ne pouvaient pas accueillir leurs enfants.
Pour justifier ces sacrifices, les dirigeants ont souvent expliqué qu'ils « suivaient la science ». Mais les experts en santé publique ont eu tendance à ignorer les effets non sanitaires de leurs préconisations. De ce fait, le nécessaire compromis entre la minimisation des décès liés au Covid et les conséquences économiques – colossales dans les pays pauvres –, éducatives et psychiques des confinements a été, à tort, « systématiquement écarté ». Dans l'ensemble, constatent les deux chercheurs, l'opinion publique s'est révélée moins guidée par des preuves que par des considérations partisanes. Aux États-Unis, si, dans les États démocrates, la longue fermeture des écoles a entraîné un important retard scolaire, les habitants des États républicains ont, eux, été plus susceptibles de mourir du Covid car ils refusaient de se faire vacciner. Pour chacun des deux camps, l'autre est devenu moralement inacceptable.
La leçon, concluent les auteurs ? Lors de la prochaine pandémie, il faudra instamment troquer nos certitudes contre l'exercice du doute et le respect du pluralisme. l
* Auteure de La Gratitude aux Éditions de l'Observatoire.