Cet article a été archivé
Partager
Offrir cet article
En tant qu'abonné, vous pourrez encore offrir
0 articles ce mois-ci.
Story de la semaine / Allemagne / 17/11/2025

Un modèle industriel à bout de souffle

Encore récemment vue comme un modèle économique à suivre du fait de la force de son industrie et de sa discipline budgétaire, l'Allemagne traverse une crise structurelle qui renverse les certitudes européennes. Pendant que la France se voyait reprocher sa désindustrialisation, Berlin incarnait la puissance manufacturière, gage de compétitivité et de prospérité. Mais ce modèle, fondé sur l'exportation et la force des moyennes entreprises familiales du Mittelstand, vacille. L'industrie représente encore près de 21 % du PIB allemand contre 11 % en France, mais cette différence, autrefois signe de supériorité, se transforme désormais en vulnérabilité. La croissance allemande stagne depuis 2023, la production industrielle est revenue à son niveau de 2005, et le chômage atteint son plus haut niveau depuis plus d'une décennie. Le fleuron industriel européen découvre à son tour les fragilités d'une économie trop dépendante du commerce mondial. L'essoufflement est visible dans les régions industrielles du sud du pays. De nombreuses PME exportatrices de Bade-Wurtemberg et de Bavière enregistrent leurs premières pertes depuis la crise financière de 2008. Dans certains secteurs de biens d'équipement, les chiffres d'affaires ont chuté de plus de 15 %. Le secteur automobile concentre l'inquiétude : les constructeurs historiques annoncent des suppressions massives d'emplois, imitant les équipementiers. Le taux de chômage, passé de 5,1 % début 2022 à 6,3 % aujourd'hui, témoigne de la diffusion de la crise dans l'économie réelle.

L'Allemagne reste exposée à la contraction du commerce mondial. Les droits de douane américains frappent avant tout les biens industriels, et donc les piliers de l'économie allemande.

Une forte vulnérabilité au contexte international

Deux chocs simultanés fragilisent le modèle allemand. Le premier est commercial : les États-Unis ont relevé leurs droits de douane sur une série de produits européens, touchant particulièrement l'automobile, la mécanique et les métaux. Les exportations allemandes vers le marché américain ont reculé de 7,4 % sur les neuf premiers mois de 2025. Or la complexité des nouvelles règles douanières et les coûts supplémentaires minent la compétitivité des entreprises, créant une barrière quasi insurmontable face aux producteurs locaux ou asiatiques.

Le second choc est stratégique. Pendant deux décennies, la demande chinoise pour les biens d'équipement et automobiles allemands a dopé la croissance outre-Rhin. Désormais, la tendance s'inverse. Les exportations vers la Chine s'effritent, et les importations chinoises explosent. Les machines chinoises sont aujourd'hui moins chères que les allemandes, et d'une qualité comparable. En 2025, pour la première fois, l'Allemagne affiche un déficit commercial dans les biens d'équipement avec la Chine. Ce basculement symbolise une perte d'avantage compétitif : les entreprises chinoises ont raccourci de moitié leur cycle d'innovation et imposent désormais leurs standards technologiques.

Des choix historiques remis en cause

L'économie allemande paie aussi le prix de ses choix énergétiques et de sa dépendance aux marchés extérieurs. La sortie accélérée du nucléaire, décidée de manière unilatérale et sur un coup de tête par Angela Merkel, combinée à la hausse du coût du gaz après la rupture avec la Russie, a pesé lourd sur l'industrie lourde. Les coûts de production se sont envolés dans la chimie, la métallurgie et les matériaux, réduisant la marge de manœuvre des industriels. À cela s'ajoute la transition écologique, qui impose des investissements massifs pour décarboner un appareil productif conçu pour un monde d'énergie abondante et bon marché. Ce retournement de cycle met en lumière le paradoxe allemand : ce qui faisait sa force – une base industrielle dense et exportatrice – devient un frein dans un monde fragmenté et protectionniste. Là où la France, plus tertiarisée, amortit mieux les chocs commerciaux grâce à ses excédents dans les services (tourisme, transport, finance, ingénierie), l'Allemagne reste exposée à la contraction du commerce mondial. Les droits de douane américains frappent avant tout les biens industriels, et donc les piliers de l'économie allemande, alors que la France, plus spécialisée dans les services, y échappe en grande partie.

Une réaction tardive

Berlin tente de réagir. Le chancelier Friedrich Merz a décidé début 2025 d'assouplir les contraintes budgétaires, débloquant jusqu'à 1 000 milliards d'euros d'investissements publics sur dix ans pour moderniser les infrastructures et renforcer l'armée. Mais la mise en œuvre patine : nombre de municipalités industrielles, financièrement exsangues, n'ont plus la capacité d'investir. Certains espèrent que la réindustrialisation verte et la montée du secteur de la défense puissent relancer la machine. L'industrie militaire, en forte expansion depuis le tournant stratégique de 2022, attire capitaux et commandes, mais elle ne représente encore qu'une faible part des emplois manufacturiers. Le modèle allemand fondé sur l'exportation, l'énergie bon marché et la stabilité politique s'érode, sans qu'une alternative claire ne se dessine. Bien que le pays conserve de forts atouts dans des domaines de pointe, il n'a pas encore trouvé l'industrie du futur pour porter l'économie dans sa transition vers une croissance durable moins dépendante de ses partenaires. La leçon est d'importance : dans un monde marqué par les tensions géopolitiques et la régionalisation des échanges, la force industrielle dépendante de la demande extérieure n'est plus un gage de puissance — et la désindustrialisation française, tant critiquée, pourrait, par contraste, ressembler à une forme de résilience.

Précédentes Stories de la semaine