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Story de la semaine / Drogue / 09/02/2026

Pour s’étendre en France la DZ Mafia utilise la franchise

Un rapport confidentiel de la direction nationale de la Police Judiciaire, que nous avons pu consulter, détaille la stratégie d’expansion du groupe de narcotrafiquants. Et elle est étonnante.

Des policiers patrouillent le long d'un mur tagué au nom de la "DZ" mafia, à Avignon (Photo Gabriel Bouys / AFP)

Originaire de Marseille, la DZ Mafia, cartel criminel organisé historiquement autour du trafic de drogue, diversifie ses activités et étend désormais ses activités à l’ensemble du territoire. Ce n’est pas nouveau, depuis ce qu’on a appelé la "French connection" entre les années 1950 et 1970, le crime organisé marseillais a toujours su tisser des liens avec d’autres organisations criminelles dans le reste de la France et à l’international. Ce qui semble inédit en revanche, c’est la méthode utilisée par la DZ Mafia pour s’implanter dans des villes de taille moyenne, loin des grands centres urbains, pratiquement au cœur de territoires ruraux : une forme de franchise, à l’instar des grandes enseignes ou multinationales. La présence de la DZ Mafia, par exemple, a été attestée à Saint-Péray, petite ville ardéchoise de 7 500 habitants, proche de Valence. C’est ce que révèle un rapport édifiant de trente-cinq pages sur "les influences nationales du crime organisé marseillais", rédigé le 21 juillet 2025 par le SIRASCO (Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée), qui dépend de la direction nationale de la Police Judiciaire (PJ) et que nous avons pu consulter. On y apprend notamment que les leaders de la DZ Mafia s’implantent désormais un peu partout en France en proposant "des alliances sous forme de franchises" aux trafiquants locaux.

De véritables prestataires de services

Ces derniers peuvent bénéficier d’une protection et de différents services contre le paiement de frais forfaitaires ou le versement d’une commission sur le chiffre d’affaires généré par leur point de deal, exactement comme un contrat de franchise. En échange, le "franchiseur" propose de la fourniture de main-d’œuvre, d’armes ou de produits stupéfiants. "Certaines organisations criminelles marseillaises sont devenues de véritables prestataires de services sur le territoire national. Les groupes criminels locaux font appel à cette “expertise” extérieure, notamment pour la commission d’actions violentes afin d’éliminer un concurrent, reprendre un point de vente de stupéfiants, ou asseoir une mainmise sur un territoire", constatent les policiers, qui ajoutent : "En contrepartie de l’envoi de sa main-d’œuvre pour la commission d’actions violentes (homicides ou intimidations), la DZ exigerait un intéressement sur les bénéfices, consolidant ainsi ses revenus et son emprise géographique".

Recrutement sur les réseaux sociaux

Pour recruter de la main-d’œuvre – guetteurs, livreurs ou même tueurs à gage -, la DZ utilise massivement les réseaux sociaux et les messageries numériques où l’entreprise criminelle soigne sa "marque employeur". "Ciblant des individus sur la France entière, soulignent les policiers, ses annonces détaillent les profils recherchés et les rémunérations proposées allant jusqu’à 300 euros par jour pour un vendeur et 150 euros pour un guetteur. Des avantages en nature attractifs sont également mis en avant, tels que la gratuité du logement, de la nourriture ou des transports".

"Menu" des différents tarifs pratiqués sur un point de deal à Avignon (Photo Gabriel Bouys / AFP)

DZ Mafia : une marque, un label

En plus de ces services, la DZ Mafia se présente aussi comme une marque, pratiquement une enseigne commerciale. Revendiquer son nom et utiliser son label devient un signe de ralliement pour "des individus ou groupes sans lien avec elle". Cette ubérisation du crime explique pour beaucoup la rapidité avec laquelle cette organisation s’est déployée en France et même à l’international. La DZ Mafia exerce ainsi désormais ses activités dans le département des Alpes-Maritimes (Nice), en Côte d’Or (Dijon), dans le Gard (Nîmes), la Haute-Garonne (Toulouse), l’Hérault (Montpellier, Sète), la Loire-Atlantique (Saint-Nazaire), le Rhône (Lyon, Vaulx-en-Velin, Vénissieux, Villeurbanne), le Puy-de-Dôme (Clermont-Ferrand), le Var (Hyères, Toulon). Les policiers évoquent aussi une "possible intervention" de ces groupes criminels en Corse, dans la Drôme (Valence) et en Isère (Grenoble). En moins de deux ans, la projection de la DZ Mafia sur tout le territoire national ne manque pas d’inquiéter les services de la police judiciaire.

Croissance et diversification

Et le cartel marseillais ne se contente pas d’appliquer les méthodes de croissance et d’expansion habituellement réservées aux start-up. Le groupe criminel joue aussi la carte de la diversification. En plus du trafic de drogue, on le retrouve dans de nombreuses autres activités criminelles. Le rapport insiste ainsi sur la variété des faits criminels liés à la DZ Mafia : "cette diversification révèle le développement de nouveaux débouchés et un niveau de menace actuel parmi les plus élevés du spectre criminel national".

La "carte" des produits proposés par la DZ mafia dans le quartier de La Maurelette, à Marseille (Photo Miguel Medina / AFP).

À l’image des cartels sud-américains, voire des mafias traditionnelles, les organisations criminelles marseillaises pratiquent par exemple l’extorsion "au préjudice d’activités commerciales légales", dont des commerçants, des restaurateurs ou d’autres acteurs économiques, dans plusieurs villes de la région Sud et Sud-Est. Ces taxes "offrent des sources de revenus régulières tout en contribuant à l’emprise territoriale de l’organisation". Plus largement, le milieu du rap français, originaire ou non de Marseille, s’avère être une autre cible, via notamment des menaces ou des demandes de versements d’argent en échange de prestations de sécurité (À lire à ce sujet le livre L’Empire. Enquête au cœur du RAP français, de Paul Deutschmann, Simon Piel, Joan Tilouine). En août 2024, une fusillade survenue à la Grande Motte (Hérault) vise l’entourage du rappeur marseillais SCH, entraîne la mort de l’un de ses collaborateurs et blesse grièvement un autre. Cette attaque est en fait survenue après des tentatives d’extorsion exercées par des membres de la DZ Mafia : SCH aurait refusé de céder à ces pressions, entraînant des menaces de mort à son encontre. En juin 2024, une affaire d’extorsion et de tentative d’assassinat par des membres de la DZ Mafia à l’encontre d’un établissement de nuit des Bouches-du-Rhône, a révélé des pressions subies par un autre rappeur marseillais. Dans leur rapport, les policiers font également état de menaces à l’encontre de deux rappeurs franciliens.

Plus marginalement, d’autres affaires concernent des activités de proxénétisme. En mars 2025, un magistrat se retrouve menacé de mort alors qu’il enquête contre des membres de la DZ Mafia impliqué dans un réseau de prostitution. La même année, des adolescentes de Toulouse sont recrutées par des narcotrafiquants liés à la DZ dans le cadre d’un réseau de prostitution à Marseille. Leurs familles sont alors menacées.

Corruption et intimidation contre les représentants de l’État

Mais il y a encore plus inquiétant : le rapport du SIRASCO dénonce une "menace pour les institutions". Les policiers évoquent "une intensification inquiétante des actes d’intimidation, de corruption et de violence dirigés contre les représentants de l’État. Ces groupes n’hésitent plus à cibler directement les agents publics impliqués dans la lutte contre le narco banditisme". Ajoutant : "ces groupes criminels font peser une menace croissante sur les représentants des institutions au premier rang desquels les agents de l’administration pénitentiaire et les magistrats". De plus en plus, la DZ Mafia développe son emprise sur les institutions publiques et "à l’encontre des autorités".

À la lecture du rapport, on apprend ainsi qu’en novembre 2024, Gabriel Ory, l’un des leaders de la DZ Mafia diffuse depuis sa cellule une vidéo dans laquelle il offre 120 000 euros pour assassiner le directeur adjoint de la détention de la prison des Beaumettes, qui avait prononcé une sanction disciplinaire à son encontre. Ce "contrat" est diffusé sur TikTok, accompagné de l’adresse personnelle de la cible. Et dans la nuit du 1er au 2 décembre 2024, deux individus sont finalement interpellés, armés d’un pistolet automatique, à proximité de son domicile. "En mars 2025, la “DZ Mafia” pourrait être à l’origine d’un contrat de 100 000 euros, également diffusé sur les réseaux sociaux, visant cette fois un magistrat", soulignent les policiers. En avril 2025, une série d’attaques coordonnées vise aussi des établissements et agents de l’administration pénitentiaire, via des incendies de véhicules, des tirs d’armes automatiques ou d’autres menaces explicites.

Parallèlement, ces mêmes organisations recourent à la corruption. Là encore, le constat est édifiant : "Les pratiques corruptives employées combinent parfois les menaces et la violence physique et ciblent les agents publics (forces de sécurité intérieure, agents des douanes, de l’administration pénitentiaire, des greffes ou encore des préfectures) pour accéder à des renseignements sensibles ou à un pouvoir décisionnel, ainsi que des agents privés (personnels des installations portuaires et aéroportuaires, marins, chauffeurs routiers etc.) pour l’accès à des zones ou des services réservés". En avril 2025, une greffière du tribunal de Marseille est ainsi incarcérée pour complicité de trafic de stupéfiants et violation du secret professionnel. Un mois plus tard, c’est une surveillante pénitentiaire qui est interpellée pour trafic de drogue, pour avoir organisé des go-fast entre l’Espagne et la France. Et, pour boucler la boucle, on recense également des tentatives d’extorsion à l’encontre de responsables publics préalablement corrompus : "Les pratiques corruptrices vis-à-vis des institutions s’accompagnent désormais de menaces à l’encontre de leurs représentants, émanant en particulier de la DZ Mafia". On peut dire que la DZ Mafia a clairement "une volonté d’affaiblir l’autorité de l’État", concluent froidement les policiers.

Cartel ou mafia ?

La DZ est qualifiée par les policiers de « cartel » plutôt que de mafia, du fait de son organisation, avec neuf individus identifiés à sa tête. La DZ « s’est rapidement imposée comme une entité criminelle atypique, marquée par l’absence de structure hiérarchique formelle », écrivent ainsi les policiers. Le terme « DZ » fait, lui, référence à l’Algérie – six de ses meneurs ont la nationalité algérienne. Aujourd’hui, cinq têtes de réseaux, Mahdi Zerdoum, Amine Oualane, Mehdi Adraouamine, Zaineddine Ahamada, Gabriel Ory et Kamel Djouder, sont incarcérées, mais « sans que ce groupe criminel n’en ait été durablement affaibli », du fait notamment de leur capacité à communiquer à l’extérieur de leur lieu de détention, via des téléphones portables. D’autres leaders de la DZ ont préféré fuir en Algérie, Maroc, ou en Colombie, « d’où ils continuent à diriger leurs activités criminelles à distance ».

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