IA et pénurie de talents : et si on manquait d’électriciens et de plombiers ? >
L’essor de l’IA entraîne une vague sans précédent de construction de centres de données… mais, aux États-Unis, on manque d’artisans qualifiés pour suivre la demande.
Aujourd’hui, dans le secteur de l’IA, des entreprises comme Meta et OpenAI proposent des packages de rémunération de plusieurs millions de dollars aux meilleurs talents, espérant attirer les meilleurs chercheurs et ingénieurs. Mais il y a d’autres talents que ces géants de l’IA s’arrachent, sans que l’on en parle autant : les électriciens, plombiers et techniciens en chauffage et climatisation, ces artisans indispensables à la construction des futurs centres de données physiques qui alimentent l’IA.
Le Bureau of Labor Statistics (BLS) estime qu’entre 2024 et 2034, on va manquer de 81 000 électriciens chaque année aux États-Unis. Le BLS prévoit que le nombre d’électriciens employés devrait croître de 9 % au cours de la prochaine décennie, "bien plus rapidement que la moyenne pour toutes les professions confondues". Une étude de McKinsey estime, elle, que d’ici 2030, il faudrait former 130 000 électriciens - ainsi que 240 000 ouvriers du bâtiment et 150 000 superviseurs de chantier – pour répondre à la demande rien qu’aux États-Unis.
L’IA recrute plus que toute autre industrie
Le développement rapide et massif des besoins en data centers est probablement le moteur majeur de la demande actuelle pour ces métiers. Chris Madello, représentant de l’United Association, un syndicat de plombiers chauffagistes, affirme que les projets de centres de données recrutent actuellement plus de travailleurs que toute autre industrie. Il ajoute qu’avec la croissance de l’IA, qui nécessite une énorme quantité d’électricité pour fonctionner, "de plus en plus de main-d’œuvre" sera nécessaire dans les prochains mois et les prochaines années.
Face à la pénurie annoncée de ces professionnels, certaines entreprises de la tech prennent des mesures, bien loin de ce qui semblait leur cœur de métier. Google a ainsi annoncé au printemps dernier faire don d’une somme non divulguée à l’Electrical Training Alliance, un groupe qui fournit des supports de formation aux électriciens, afin d’aider 100 000 électriciens à améliorer leurs compétences et à former 30 000 nouveaux apprentis d’ici 2030. De quoi, espère Google, répondre à 70 % de la demande dans les années à venir.
Des talents difficiles à attirer… et à retenir
Encore faut-il réussir à attirer les artisans une fois formés. Car dans le même temps, d’autres projets de construction, notamment des logements résidentiels, des hôpitaux, des usines et des installations énergétiques, recrutent à tour de bras. Et dans ces secteurs traditionnels de la construction, il n’y a déjà pas assez de travailleurs pour répondre à la demande actuelle. "Et la pénurie risque de s’aggraver car bon nombre d’ouvriers atteignent ou vont bientôt atteindre l’âge de la retraite", constate Anirban Basu, économiste en chef de l’Associated Builders and Contractors, un groupe professionnel de l’industrie de la construction. "Autrefois, dit-il, les artisans transmettaient leurs compétences à leurs enfants, mais ces dernières années ils ont plutôt poussé leurs enfants à faire des études, limitant la relève générationnelle."
Du côté des plombiers, les candidats semblent un peu plus nombreux que chez les électriciens. Mais la formation n’est pas toujours facile. Si le travail en lui-même n’est pas très différent, les centres de données sont construits selon des plannings bien plus stricts que dans la construction résidentielle par exemple, laissant peu de place aux retards ou aux erreurs. Résultat, sur les chantiers de centres de données, les entreprises sont beaucoup moins enclines à prendre des stagiaires pour les former, car même de petites erreurs peuvent ralentir un projet. Et finir par coûter très cher.
On manque de tuteurs pour former la relève
Mais c’est un cercle vicieux, car les entreprises mobilisent leurs meilleurs éléments sur ces chantiers, en ne formant pas de nouveaux plombiers. Et les meilleurs veulent rester sur ces chantiers car les salaires y sont plus élevés que pour d’autres types de construction et les heures supplémentaires plus nombreuses, du fait des délais serrés à tenir.
Pour l’heure, on ne sait pas combien de temps la demande de professionnels du métier durera après que le boom de l’intelligence artificielle commencera à diminuer. Lorsque la construction s’arrête, les centres de données maintiennent généralement une petite équipe sur place 24 heures/24, ainsi qu’un réseau d’entrepreneurs externes chargés des réparations de plusieurs installations. Cela signifie qu’une partie des plombiers et électriciens mobilisés sur la construction d’un data center y resteront ensuite à demeure pour la maintenant. Privant le secteur de paires de bras pour les futurs chantiers…
Le groupe Legrand, spécialiste des équipements électriques, est devenu ces dernières années un poids lourd des data centers. L’activité représente désormais près de 25 % de son chiffre d’affaires, soit 2,5 milliards d’euros et tire sa croissance de façon importante. Depuis 2018, Legrand a procédé à une vingtaine d’acquisitions dans le domaine des data centers, dont, fin 2025, l’entreprise américaine Avtron Power Solutions, achetée 1,1 milliard de dollars (936 millions d’euros).
Legrand conçoit et commercialise de nombreux produits pour ces centres de données (transformateurs, disjoncteurs, solutions de câblage, chemins de câbles, connecteurs, coffrets muraux etc.) et constate que la demande ne faiblit pas, bien au contraire.
Côté emploi, Legrand revendique 5 000 salariés en France. "On recrute moins qu’on aimerait", estimait la semaine dernière Benoît Coquart, le Directeur général de Legrand sur France 3 Nouvelle-Aquitaine. "Mais je vais vous donner un chiffre : la France, c’est 11 % du chiffre d’affaires de Legrand, c’est 20 % des sites industriels et c’est 30 % de sa recherche. On fait beaucoup plus de fabrication et de recherche en France qu’on y vend. Nous avons une empreinte industrielle française forte, en Limousin et ailleurs, qu’on souhaite maintenir".