Cet article a été archivé
Partager
Offrir cet article
En tant qu'abonné, vous pourrez encore offrir
0 articles ce mois-ci.
Story de la semaine / Audiovisuel / 16/03/2026

M6 ou la petite bataille qui monte, qui monte…

M6 à vendre ? C’est l’histoire d’un plat qui s’apprête à repasser sur une table entourée de fins gastronomes à l’appétit aiguisé - Rodolphe Saadé, Martin Bouygues ou le groupe Berlusconi…

Le siège du Groupe M6, à Neuilly (photo D.R.).

Depuis que l’Arcom a renouvelé la fréquence de M6 en mai 2023, le groupe ne peut faire l’objet d’un changement de contrôle avant mai 2028. En l’espace de trois ans, pourtant, le monde de l’audiovisuel a été bouleversé, en France comme en Europe et dans le monde entier. Les géants du câble et des réseaux ont cédé la place aux colosses du streaming et des plateformes - Netflix, Prime Video, Disney +… - transformant la télévision en un marché désormais mondial.

Dans ce contexte, la fameuse "petite chaîne qui monte" - voulue par Jacques Chirac et son ami Jérôme Monod et aujourd’hui dirigée par David Larramendy - est devenue un enjeu qu’aucun acteur de l’audiovisuel ne peut se permettre d’ignorer. Et ce, dès maintenant, même si des raisons législatives interdisent toute transaction avant mai 2028. Compte tenu des délais habituels des régulateurs, la bataille pour le contrôle de M6 a bel et bien commencé, même si, à Neuilly-sur-Seine, dans les bureaux feutrés du siège de Métropole Télévision, le calme et la sérénité restent de mise.

Le spectre d’une fusion avortée

Pour saisir les enjeux actuels, il faut remonter à l’automne 2022, quand la tentative de mariage entre TF1 et M6 a été torpillée par l’Autorité de la concurrence. Thomas Rabe, le PDG de Bertelsmann, avait alors laissé entendre que l’opération resterait inévitable à moyen terme. Le groupe allemand s’est depuis concentré sur sa transformation numérique en Allemagne avec RTL +, son service de streaming. La France, où M6 subit une érosion structurelle de ses audiences linéaires, est progressivement devenue une anomalie dans sa stratégie d’ensemble. En avril 2025, Thomas Rabe est sorti de son silence pour qualifier, dans les colonnes du Financial Times, une fusion TF1-M6 de transaction "hautement synergique", estimant que le contexte réglementaire européen lui semblait désormais plus favorable.

La mémoire collective du secteur n’a pas oublié comment l’Autorité de la concurrence avait, en septembre 2022, imposé des conditions jugées inacceptables - notamment la cession de l’une des grandes chaînes du périmètre fusionné - avant que les deux groupes renoncent au projet. Le contexte a néanmoins évolué : face à la domination des plateformes américaines sur le marché publicitaire, les régulateurs européens semblent avoir opéré une révision doctrinale favorable à la consolidation des médias nationaux. La tentative de MediaForEurope sur ProSiebenSat.1 en constitue la preuve la plus récente. Quant à Benoît Cœuré, le patron de l’Autorité de la concurrence, il a récemment reconnu lors d’un colloque au Sénat qu’en "confrontant le marché actuel, beaucoup de choses ont changé" et qu’il "prendrait en compte ce nouveau cadre". Il a par ailleurs insisté sur la nécessité d’adapter la réglementation aux évolutions numériques, de moderniser les règles anti-concentration dans les médias et de mieux articuler les pouvoirs des autorités compétentes pour garantir à la fois concurrence, souveraineté et pluralisme.

Saadé, l’intrus qui construit un empire

Si la perspective d’une fusion TF1-M6 refait surface, c’est aussi parce que le paysage a été reconfiguré par l’irruption d’un acteur aussi inattendu que déterminé : Rodolphe Saadé. Le PDG de CMA CGM, troisième armateur mondial, s’est offert en mars 2024 - pour un prix comparable à la valorisation actuelle de M6 en Bourse - Altice Média, c’est-à-dire BFMTV et RMC, avant de mettre la main sur Brut en 2025. Mais Saadé était déjà entré au capital de M6 à hauteur de 10 % fin 2022 : une prise de participation discrète, mais éminemment stratégique.

À ceux qui le soupçonnaient de collectionner les médias sans vision d’ensemble, Saadé a démontré qu’il bâtit un projet cohérent - auquel il faut ajouter Chérie 25 (rebaptisée RMC Life, après son rachat au groupe NRJ), 20 % de Pathé, La Provence et La Tribune. Il lui manque cependant l’essentiel : une grande chaîne nationale généraliste en clair, capable d’atteindre une audience de masse. M6 représente précisément ce chaînon manquant. Son acquisition ferait de CMA Média, d’un seul coup, le deuxième acteur audiovisuel privé français, devant Canal + et l’ensemble des chaînes info.

Le piège juridique de la loi Léotard

C’est là que le dossier bascule dans une complexité juridique inédite. Au cœur de tous les calculs se trouve un article de la loi audiovisuelle du 30 septembre 1986 - la fameuse loi Léotard. Son article 39 dispose qu’une même personne physique ou morale ne peut détenir plus de 49 % du capital d’une chaîne nationale de télévision hertzienne dont l’audience moyenne annuelle dépasse 8 % de l’audience totale. Ce seuil constitue le curseur central de toute la réglementation anti-concentration du secteur.

Que se passe-t-il si la chaîne tombe durablement sous ce seuil ? C’est précisément la situation de M6 depuis deux ans. Or, depuis quarante ans, aucun gouvernement n’a pris la peine de finaliser le travail juridique nécessaire. Si M6 franchissait ce seuil de façon pérenne - ce qui pourrait se produire dès 2027, après une année 2026 atypique dopée par la coupe du monde de football -, la contrainte de la loi de 1986 cesserait de s’appliquer, et un acquéreur pourrait envisager de prendre le contrôle à plus de 49 %. Le cabinet d’avocats BDGS, fondé par Antoine Gosset-Grainville - dont Rodolphe Saadé est un gros client - s’est attaché à expliquer comment les pouvoirs publics devraient agir en l’absence de décret, et comment apprécier ce fameux seuil. Car l’insécurité juridique risque d’entraîner des recours devant le Conseil d’État et des injonctions de l’Arcom.

L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique occupe une place centrale dans ce dossier. Elle devra se prononcer sur les questions de pluralisme. Dans un paysage où Rodolphe Saadé détient déjà BFM TV, RMC, La Provence, La Tribune, Brut et 10 % de M6, la question de la concentration entre les mains d’un seul actionnaire - qui dépend par ailleurs de décisions gouvernementales en matière de régulation du transport maritime - devient particulièrement sensible.

Deux scénarios, deux paris réglementaires

C’est sans doute ce qui amène Grégoire Chertok, associé-gérant de Rothschild & Co et conseil du groupe Bouygues - dont Alexandre de Rothschild est administrateur - à faire valoir que le scénario d’un rapprochement avec TF1 reste la meilleure solution. À Boulogne, au siège du groupe dirigé par Rodolphe Belmer, on ne cache pas également souhaiter une révision des règles qui limitent actuellement la consolidation, afin que le secteur puisse se restructurer pour l’ère numérique. Alors que Netflix a dépassé les 13 millions d’abonnés en France et que les annonceurs migrent massivement vers le numérique, un groupe TF1-M6 disposerait de la surface financière nécessaire pour investir dans les contenus et négocier des droits sportifs de premier plan. Ses adversaires objectent cependant qu’un tel ensemble - TF1, mais aussi ses chaînes TMC, TFX, TF1 Séries Films, et LCI et M6, avec W9, 6ter et Gulli - contrôlerait une part disproportionnée du marché publicitaire télévisuel, créant un duopole de fait avec France Télévisions.

Le scénario CMA Média présente, lui, une probabilité réglementaire a priori plus élevée : BFMTV est une chaîne d’information, pas un concurrent direct de M6 sur le segment généraliste. De plus Rodolphe Saadé bénéficie de l’appui tacite de Xavier Niel, qui en 2022 s’était mis en travers du projet de fusion TF1-M6. Mais il risque de se heurter à l’hostilité du gouvernement et du régulateur face à une concentration excessive de médias différents et complémentaires entre les mains d’un seul industriel. Pour l’emporter, Rodolphe Saadé devrait consentir des engagements très stricts en matière d’indépendance éditoriale et accepter des mécanismes de gouvernance protecteurs pour les rédactions. De manière aussi à poser d’ores et déjà des jalons, l’armateur imaginerait avec Antoine Gosset-Grainville et Jean-Marie Messier de proposer à M6 des partenariats et une esquisse de rapprochement non capitalistique.

Un symbole des tensions de l’audiovisuel européen

Le dossier M6 illustre les tensions profondes qui traversent l’ensemble de l’audiovisuel européen. Partout sur le continent, les régulateurs doivent arbitrer entre des impératifs contradictoires : favoriser la consolidation pour créer des acteurs capables d’investir dans des contenus de qualité, tout en préservant le pluralisme médiatique, pilier des démocraties libérales. La France n’est pas différente des autres pays, si ce n’est que son cadre réglementaire, figé dans les années 1980 et jamais adapté à la révolution numérique, a produit des anomalies - pour ne pas dire des monstres juridiques.

En ce début d’année 2026, personne ne peut prédire comment se dénouera cette bataille pour M6. Bertelsmann a mandaté JP Morgan pour vendre, sans savoir à qui, quand et comment. TF1 veut fusionner, sans savoir si les régulateurs le permettront. CMA Média veut acheter, en mesurant l’ampleur des obstacles politiques et réglementaires. Ce qui est certain, en revanche, c’est que M6 va changer de mains. La question n’est pas de savoir si, mais quand et dans quelles conditions. Et dans cette incertitude, les acteurs qui gagneront seront ceux qui sauront lire non seulement les chiffres de Médiamétrie, mais aussi les signaux faibles de la politique française, les arbitrages de Bruxelles et les intérêts croisés d’un paysage médiatique en mutation accélérée.

Précédentes Stories de la semaine