PQR : la France va-t-elle connaître des "déserts médiatiques" ? >
Alors que les plans sociaux se multiplient dans la presse quotidienne régionale, une étude alerte sur le risque de voir se créer, comme aux États-Unis, des déserts médiatiques. Nos explications.
Aux États-Unis, certaines régions sont désormais dépourvues de tout média d’information. Entre 2005 et 2025, près de 3 000 titres de presse locaux sur 7 300 à l’échelle du continent américain ont ainsi disparu. Conséquence, en 2026 pas moins de 200 des quelque 3 000 comtés du pays ne disposent plus d’aucun journal, télévision ou radio. Et en France ? "Nous ne sommes pas encore à ce point de non-retour mais il y a un risque d’y arriver d’ici trois à cinq ans si la situation économique des médias continue à se dégrader, avertit Fabrice Bakhouche, président du directoire du groupe breton Sipa Ouest France. À cet égard, certaines zones de fragilité sont clairement identifiées dans le Centre, la Picardie, les Pyrénées, sans parler de l’Outre-mer".
Après la Dépêche de Tahiti dès 2014, les Nouvelles calédoniennes en 2022, Le Journal de l’île de la Réunion a ainsi cessé de paraître en 2024. Plus récemment, en janvier dernier, la chaîne nordiste Weo, fleuron du groupe Rossel (La Voix du Nord, L’Union…) a été liquidée sans être remplacée à ce stade. Télé Toulouse, arrêtée depuis 2015, est dans le même cas. Si aucune faillite de groupe de presse quotidienne ou hebdomadaire régionale n’est encore à déplorer en France métropolitaine, les plans d’économies, en général sous forme de réduction d’effectifs, continuent à s’y succéder avec une implacable régularité.
2 000 emplois supprimés dans les médias locaux depuis cinq ans
Centre France à Clermont-Ferrand, La Voix du Nord à Lille, Est Bourgogne Rhône Alpes dans le Grand Est, Nice Matin et La Provence dans le Sud, ont ainsi taillé dans la masse salariale en 2024 et 2025. De son côté, le quotidien Sud-Ouest à Bordeaux vient d’annoncer fin mars dernier une cinquantaine de suppressions de postes. Objectif, réaliser 4,5 millions d’euros d’économies d’ici 2028. Sipa Ouest France, qui n’envisage pas à ce stade de nouvelle baisse d’effectifs, veut réduire ses coûts entre 12 et 15 millions d’euros en 2026. Le 9 avril, le Groupe Centre France (La Montagne, l’Yonne républicaine, Le Populaire du Centre…), annonçait un nouveau plan social prévoyant le départ de 152 salariés, le 6e plan social en 12 ans. Sur les seules cinq dernières années, la masse salariale des médias locaux, tous supports confondus, aurait ainsi maigri de plus de 2000 emplois, selon un expert de la filière. Une hécatombe, également de mise dans les groupes de presse nationaux (250 suppressions chez Prisma Media, 80 au sein de CMI France en 2026, etc), qui laisse augurer un avenir plutôt sombre pour les éditeurs des territoires.
Plusieurs causes se conjuguent pour expliquer cette dégradation accélérée de leur situation financière. "La mutation des usages de la consommation d’information, y compris locale, vers les canaux numériques et les réseaux sociaux plombe la diffusion imprimée des titres et leurs recettes, constate Fabrice Février, associé chez Brunswick, ancien directeur de la stratégie du groupe Les Échos Le Parisien et l’un des auteurs de l’étude publiée fin 2025 par la Fondation Jean Jaurès sur le sujet. S’ils en récupèrent une partie grâce à l’abonnement numérique, elle est loin de combler le manque à gagner". Chiffre frappant, le taux d’abonnement des foyers français à un titre de PQR atteint péniblement 5 % quand il pointe à 65 % pour les plates-formes de Streaming (Netflix, etc).
70 % des recettes numériques locales aux GAFAM
La captation des revenus publicitaires des médias régionaux par les GAFAM constitue évidemment l’autre écueil majeur. Depuis 2015, Google, Meta, Amazon et TikTok, notamment, ont raflé environ 70 % des recettes publicitaires numériques locales. Illustration récente de cette tendance lourde, dans un marché publicitaire qui a progressé de 11 % en 2025, les revenus des médias régionaux ont au contraire reculé de 8 %. "La PQR a perdu la bataille des petits annonceurs face aux plates-formes, reconnaît Fabrice Bakhouche. Pour la presse au global, la concurrence des plates-formes numériques a généré en une décennie une perte sèche d’un milliard d’euros". Dernier paramètre d’explication du passage dans le rouge de la presque totalité des groupes de PQR en 2025 (à l’exception notable du groupe Le Télégramme à Morlaix), des charges lourdes héritées d’une ère industrielle passée pour les médias, le secteur d’activité le plus digitalisé.
Cette attrition des ressources de diffusion et de publicité, qui menace à moyen terme la pérennité des médias locaux en France, a déjà des conséquences palpables au niveau du débat démocratique et des idées. "La corrélation entre les votes exprimés lors des dernières élections municipales de mars 2026 et la densité des médias est riche en enseignements, remarque Fabrice Février. Ainsi, la participation électorale, qui a été en moyenne de 87 % chez les gros consommateurs de médias, est tombée à 62 % chez les électeurs qui n’en consomment pas". Le risque sous-jacent est, qu’à l’instar des États-Unis où la dernière campagne présidentielle de 2024 s’est déroulée en partie sur YouTube, les médias classiques, notamment locaux, perdent ainsi leur rôle de tiers de confiance. La récente campagne de l’ONG Reporters sans frontières (RSF) en faveur des titres régionaux "et de leur maillage démocratique" s’inscrit dans ce contexte de crainte que le débat d’idées soit de plus en plus happé par des "structures" sans journalistes.
IA et Fake news locales
Et la menace est bien réelle. Depuis plusieurs mois, des sites "parasites" font leur apparition dans de nombreuses régions. Ils s’appellent Actu Bretagne, Sud Ouest Direct, Ardennes Info Live, Nouvelles des Hauts-de-France, Direct Normandie… Ils reprennent les codes de la presse locale, mais avec des articles entièrement générés par intelligence artificielle. Avec, à la clé, des titres trompeurs, des contenus entièrement imaginés et faux, des articles sans aucune vérification ni exigence journalistique. L’idée, c’est de jouer sur la proximité pour créer un lien avec les lecteurs – souvent âgés – pour ensuite leur pousser des contenus orientés politiquement. Pour l’instant, ce sont essentiellement des contenus critiques vis-à-vis de l’Ukraine et de Volodymyr Zelensky qui ont été identifiés, des fake news issues de la propagande pro russe, mais aussi chinoise. Mais demain, un tel maillage pourrait être utilisé pour mener des campagnes de déstabilisation ou de désinformation dans la campagne pour la Présidentielle de 2027. Et c’est loin d’être anecdotique : en 2025, 141 faux sites de ce type auraient été créés, selon des chercheurs américains et 85 seraient actifs selon l’association RSF (Reporters sans Frontières). Un véritable maillage discret, mais puissant, prêt à être activé, profitant de la désertification médiatique en cours dans certaines régions.
Investissements publicitaires patriotiques
Face à ces menaces, plusieurs solutions existent pour que les médias locaux puissent continuer à avoir les moyens d’informer. En premier, promouvoir l’achat d’espace "patriotique" auprès des annonceurs au lieu d’investir dans les plates-formes américaines ou chinoises. "Il est de leur responsabilité sociale et démocratique de soutenir les médias français, affirme Bruno Ricard, directeur du développement de la régie nationale de la PQR 366 et président de l’association les Relocaliseurs. De notre côté, nous avons simplifié nos process. Ainsi, le dispositif Claire_, lancé en octobre 2025, permet non seulement d’avoir accès à l’ensemble des inventaires publicitaires de nos 150 médias, mais encore de gagner en praticité et en ergonomie comme sur Meta ou Google". La superposition de briques d’IA au sein du nouvel outil de 366 devrait permettre sa montée en charge rapide et de venir titiller le leadership désormais installé des GAFAM. La campagne du groupe auvergnat Centre France en février 2026, appelant leurs annonceurs à privilégier les médias de leur zone de chalandise, est également le signe d’une volonté des groupes de PQR de reprendre l’initiative.
Plus globalement, la mise sur orbite d’une exception médiatique, à l’instar de la fameuse exception culturelle française en matière de cinéma et d’édition de livres, pourrait également contribuer à prévenir l’apparition de déserts médicaux. "Les pouvoirs publics seraient bien inspirés de consolider le modèle économique des groupes de médias, particulièrement affaiblis depuis une décennie avec la montée en puissance des réseaux sociaux, notamment, assure Fabrice Février. Pour préserver l’exception médiatique, les aides actuelles sont notoirement insuffisantes. En cause, une absence de volonté politique clairement affichée pour réguler un marché aspiré par les grandes plates-formes américaines". Le dernier coup de rabot d’environ 10 millions d’euros dans le budget 2026 de la France sur la dotation publique au secteur ne devrait pas pousser les éditeurs de presse à retrouver un semblant d’optimisme.