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Coffee Talk / Élizabeth Tchoungui / 29/05/2026

Élizabeth Tchoungui :
"J’ai été consternée par le dernier rapport du Haut Conseil à l’égalité qui dit que 23 % des hommes reconnaissent adopter des attitudes relevant du "sexisme hostile", soit une dévalorisation systématique des femmes."

Journaliste sur TV5 Monde puis France 2, Elizabeth Tchoungui est, depuis avril 2023, Directrice Exécutive en charge de la RSE du Groupe Orange. La diversité, l'environnement, mais aussi la francophonie et la culture sont au coeur de son quotidien. Et de ce "coffee talk".

Elizabeth Tchoungui, Directrice Exécutive de la Responsabilité Sociétale et Environnementale d'Orange (photo Benjamin Decoin).

Vous réveillez-vous avec le bip-bip du réveil, les infos à la radio, ou de la musique ?
Je me réveille avec le bip du réveil suivi de FIP. La musique, c’est parfait pour un démarrage en douceur et FIP propose une programmation éclectique qui me convient bien. Les infos arrivent ensuite, avec les notifs du Figaro et de Libé sur le téléphone, pour avoir une pluralité des points de vue, puis France Info en allant au travail. Je lis ensuite Les Échos et la revue de presse très complète d’Orange.

Quelles sont vos autres sources d’information ?
Toujours dans l’idée d’avoir une multiplicité de regards, j’aime beaucoup Courrier International. C’est toujours très intéressant de voir le point de vue de l’étranger sur l’actualité en France. Et je lis aussi Le Monde Diplomatique : mon père était diplomate, j’ai conservé cette habitude. Cela permet de voir quels sont les courants, souvent minoritaires et hors des médias grand public, qui sont à l’œuvre dans un monde qui est moins monolithique qu’il n’y paraît. Enfin, j’aime aussi lire Jeune Afrique, c’est un peu un rituel.

Êtes-vous abonnées à des newsletters ?
Je suis abonné à RSE Data News, incontournable dans mon domaine, et The Good, qui traite de transformation écologique, sociale et solidaire. C’est de la "good économie", qui fait plaisir à lire.

Quelle est la bonne nouvelle qui, en ce moment, pourrait vous mettre de bonne humeur ?
On vit une époque très anxiogène, ça fait du bien de se raccrocher à quelques bonnes nouvelles. Les découvertes et les avancées médicales donnent aussi de l’optimisme. Mais j’ai aussi la chance de pouvoir moi-même fabriquer des bonnes nouvelles dans mon travail. Avec l’association Capital Filles, que je préside, nous mentorons et accompagnons des jeunes filles des quartiers prioritaires ou des milieux ruraux et, lorsque l’une d’elles intègre une super école ou trouve un stage dans une belle entreprise, je suis très contente. De la même façon, lorsqu’une start-up qu’on a incubée chez Orange réussit une levée de fonds, c’est une bonne nouvelle, comme récemment avec Igonogo qui a levé 4 millions d’euros, deux ans à peine après être sortie de notre programme Femmes Entrepreneuses.

Et, à l’inverse, quelle nouvelle pourrait assombrir votre journée ?
Tout ce qui concerne le recul manifeste en matière d’égalité des genres. Rien qu’en France, j’ai été absolument consternée par le dernier rapport du Haut Conseil à l’égalité, qui pour la première fois identifie le masculinisme comme une menace. Pas juste pour l’égalité de genre, mais pour la cohésion sociale globale. Il y a par exemple un chiffre qui dit que 23 % des hommes reconnaissent adopter des attitudes relevant du "sexisme hostile", soit une dévalorisation systématique des femmes et parfois jusqu’à la justification de comportements discriminatoires ou violents à leur égard. Vraiment, ça m’a déprimée, d’autant plus qu’on voit arriver les premiers faits divers liés au mouvement masculiniste, qui prolifère sur les réseaux sociaux notamment. C’est d’ailleurs là que l’on constate la toxicité de certains algorithmes.

Quel est, justement, votre usage des réseaux sociaux ? Lesquels fréquentez-vous ?
J’ai totalement quitté X, parce que je ne trouve pas d’intérêt à me faire insulter du matin au soir. Je me fais moins insulter que lorsque j’étais à la télé, mais c’est déjà trop. Toutefois, je ne nie pas l’intérêt que Twitter et Facebook ont pu avoir, notamment au moment du printemps arabe. Je vais assez peu sur Instagram, car il y a un côté narcissique qui ne me ressemble pas. J’utilise toujours Facebook, notamment parce qu’on peut encore y trouver quelques infos qui passent sous les radars des médias traditionnels et surtout LinkedIn, où je peux relayer des nouvelles initiatives qui font partie de mon écosystème, liker des posts de mes collègues par exemple.

Quel est justement le dernier contenu que vous avez liké ?
Un post du patron d’Orange au Cameroun C’est mon côté "continentais"… "Continentais", c’est le nom qu’on se donne, au Cameroun, c’est un peu l’équivalent de chauvin : on dit souvent que le Cameroun, c’est l’Afrique en miniature, parce qu’on y retrouve tous les paysages du continent Africain, la savane, la forêt, la mer, les volcans… En toute immodestie, nous nous sommes surnommés "le continent" et les "continentais". Et donc, ce super patron a organisé une projection du biopic de Michael Jackson pour son équipe. C’est une bonne initiative pour la cohésion interne, mais ça m’a aussi renvoyée quelques années en arrière car, quand j’étais plus jeune, les films arrivaient avec beaucoup de retard en Afrique. La Boum, j’ai dû la voir un an après sa sortie en France ! Alors de voir que, désormais, les films sortent en même temps à Paris et à Douala, je trouve ça chouette.

Avez-vous un émoji préféré pour liker ou répondre aux messages ?
J’aime bien la danseuse, avec sa robe flamenco, c’est mon côté disco !

Si vous avez 15 minutes à attendre ou à perdre, que consultez-vous sur votre téléphone ?
Si je sais que j’ai rendez-vous dans un restaurant, comme je suis très gourmande, je peux passer 15 minutes à chercher le meilleur trajet et surtout étudier la carte ! C’est une sorte de mise en bouche.

Réussissez-vous à déconnecter ?
J’ai du mal à couper, c’est vrai, parce que le téléphone, c’est le moyen pour moi de communiquer avec ma famille au Cameroun, avec ma famille aux États-Unis, notamment avec WhatsApp. En vacances, en revanche, là je coupe. Je regrette d’ailleurs que l’avion ne soit plus le sanctuaire préservé du téléphone qu’il a longtemps été. Aujourd’hui il y a le wifi à bord et, lorsqu’il m’arrive de voyager pour le travail, je culpabilise presque si je ne réponds pas à mes mails pendant le vol.

Quel est votre rapport aux e-mails ? Est-ce pour vous une nécessité, un poids, un simple outil ?
Un poids ! J’ai l’impression qu’on pourrait passer ses journées à ne faire qu’à répondre à des mails. Donc j’ai décidé que si je n’avais pas répondu à un mail au bout de trois jours, c’est qu’il n’était pas très important. J’assume ! Mais j’ai la chance d’avoir une équipe qui prend le relais et sais faire le tri pour moi.

Quel est le dernier livre que vous ayez lu ?
Il s’appelle Avec la langue. Rien de graveleux, c’est un livre, de Julie Neveux, sur la langue française, qui montre à quel point elle reste une langue vivante et truculente. Comment par exemple, le langage SMS, n’est pas un appauvrissement de la langue, mais la renouvelle. Moi, j’adore jouer avec les mots. Et c’est ce côté ludique du jeu avec les mots qui m’a amené à la littérature. Le premier livre que j’ai écrit, Je vous souhaite la pluie, était d’ailleurs un livre hommage au français tel qu’on le parle au Cameroun, qui se réinvente dans la rue avec des expressions très métaphoriques et savoureuses.

Quels sont les livres ou les auteurs qui vous ont marquée ?
J’ai des périodes, comme avec la musique, où je peux être très monomaniaque. J’ai eu une période littérature russe, Mikhaïl Boulgakov, Nicolaï Gogol, Nikolaï Leskov… par exemple, qui ont cette capacité, très slave, à amener du fantastique dans le réel. J’ai eu une période italienne, à l’époque où je vivais à Rome, avec par exemple Italo Calvino et Le Baron Perché, avec là aussi ce pas de côté, qui permet de regarder une société sous un angle un peu différent. Et puis il y a Le Grand Meaulnes, là c’était vraiment le livre de mon adolescence, qui, justement, décrit parfaitement ce passage entre le monde de l’enfance et le monde adulte. Et avec, là encore, une part de merveilleux.

Avez-vous un livre de chevet ?
Les quatrains d’Omar Khayyâm. L’avantage, c’est qu’on peut littéralement l’avoir sur sa table de chevet, lire deux quatrains et dormir. Ce que je trouve fascinant, c’est qu’on peut les lire de plein de façons différentes et selon le moment, son état d’esprit, sa journée, y trouver de nouvelles choses, en faire une interprétation différente. L’un de mes préférés dit : "Je tombais de sommeil et la Sagesse me dit : "Jamais, dans le sommeil, la rose du bonheur n’a fleuri pour personne. Pourquoi t’abandonner à ce frère de la mort ? Bois du vin !… Tu as des siècles pour dormir."" Il y a un côté très hédoniste, qui invite à profiter de la vie.

Est-ce qu’il y a un livre que vous aimez particulièrement offrir ?
Pas vraiment. Pour moi, les livres, c’est comme les parfums : je trouve qu’il faut vraiment bien connaître la personne pour ne pas tomber à côté de la plaque. Donc, je n’offre pas beaucoup de livres.

Avez-vous vu une série que vous pourriez nous recommander ?
Machos alfa, une série espagnole sur une bande de quatre copains qui sont bien machos et qui vont suivre un stage de déconstruction masculine. C’est hilarant. Et, dans un autre registre, La Palma, une série norvégienne qui se passe aux Canaries. Une éruption volcanique menace de tout détruire, il faut évacuer l’île, mais les touristes ne veulent pas partir car ils ont payé leur semaine au soleil et ne voient pas la menace arriver, le maire ne veut pas évacuer car ça serait mauvais pour l’image… C’est en trois épisodes et ça m’a marquée parce que, finalement, avec le dérèglement climatique, on pourrait très bien vivre des choses comme ça. Parce que la menace est là, on ne veut pas la voir, on se dit que c’est pour dans longtemps, mais en fait, non. La nature est capable de nous rappeler très violemment qu’on a fait n’importe quoi avec elle. Dans le même registre il y a également le film coréen Submersion, sur la montée des eaux après de gigantesques inondations.

Faut-il faire peur pour faire prendre conscience de l’urgence des sujets environnementaux ?
Non, d’ailleurs, nous sommes abreuvés de discours sur une écologie punitive et on voit que cela ne fonctionne pas. La question, c’est comment construire un autre discours, autour d’une écologie de la joie ? Montrer comment changer ses habitudes de vie peut avoir un effet. Sans naïveté non plus, car les modèles ne fonctionnent pas partout. À Paris, on peut essayer de rouler à vélo, mais à Yaoundé, quand il n’y a même pas de trottoir, ce n’est pas la même chose. Malgré tout, je suis convaincue que chaque petit geste compte et que chacun doit quand même essayer de faire sa part.

Avez-vous un film culte ?
Plusieurs ! La Boum, déjà. Les Uns et les autres, de Claude Lelouch, une incroyable saga autour de destins entrecroisés, de personnages qu’a priori rien ne semblait lier et qui vont se retrouver à la fin. Avec la musique de Michel Legrand, qui est magique. Dans un autre registre, Les Aventures de Rabbi Jacob, parce qu’il serait impossible aujourd’hui de refaire ce film. Avec cette réplique que j’adore : "La révolution est comme une bicyclette : quand elle n’avance plus, elle tombe. - Eddy Merckx ! - Non, Che Guevara."

Si une actrice devait jouer votre rôle au cinéma, qui choisiriez-vous ?
Faisons-nous plaisir, disons une actrice métisse et qui joue très bien : Halle Berry.

Et si vous, vous deviez incarner un personnage célèbre à l’écran ?
J’incarnerais volontiers une présidente de la République. C’est mon côté girl power. On ne voit pas beaucoup de femmes présidentes dans les films, or je crois au pouvoir des images pour faire évoluer les mentalités.

À quel auteur ou autrice confiriez-vous la tâche d’écrire votre biographie ?
Je rendrais hommage à celui qui m’a glissée dans un de ses romans : In Koli Jean Bofane. C’est un auteur congolais que j’aime beaucoup, qui a une plume à la hauteur de la richesse et en même temps du chaos de cet immense pays. Nous étions ensemble à un festival au Congo Brazzaville, alors que j’étais enceinte de mon deuxième enfant, et il avait insisté pour que je vienne en boîte avec toute la bande. J’étais fatiguée, mais j’ai suivi et je me suis retrouvée à danser le soukouss jusqu’au bout de la nuit… Et ça l’a inspiré pour une scène de son livre Congo inc.

Allez-vous régulièrement au théâtre ?
Je suis administratrice du théâtre du châtelet, depuis qu’Olivier Py a repris la direction, donc j’y vais régulièrement. J’ai adoré La cage aux folles. C’est un spectacle à la fois très populaire, mais pas caricatural et avec un message politique très fort et important en ce moment. Il y a peu d’artistes qui sont capables de réussir cela. J’essaye aussi d’aller voir régulièrement des expositions, comme celle d’Éva Jospin au Grand Palais récemment, parce que tous les arts visuels m’intéressent. Le dernier livre que j’ai eu le temps d’écrire, c’était sur un recueil d’œuvres d’artistes africains contemporains.

Si vous aviez la possibilité d’organiser un festival, quelle serait l’affiche de vos rêves ?
U2, parce que ça reste mon groupe culte. Un seul en scène avec George Clooney. L’historien Cheikh Anta Diop, l’un des premiers qui a expliqué que les Égyptiens étaient d’abord des Africains. Et peut-être un peu de disco pour saupoudrer tout cela, avec Abba.

Est qu’il y a un groupe ou un chanteur que vous regrettez de ne jamais avoir vu sur scène ?
Bruce Springsteen, ça s’est joué à une heure près. J’étais allée exprès à l’Orange Vélodrome à Marseille pour le voir… et il a annulé une heure avant pour cause d’extinction de voix.

Quel air pourriez-vous chantonner en allant travailler ?
Je chante tout le temps ! Et comme il paraît que j’ai plutôt une jolie voix, si j’avais une deuxième vie, je pense même que je serais chanteuse. Il y a quelques années, Gérard Holtz m’a fait participer à un concert caritatif avec plusieurs animateurs de France Télévisions et le Grand Orchestre du Splendid et j’avais chanté un titre de Janis Joplin et un de Sade. Donc peut-être que je chanterais ça.

Est-ce qu’il y a un conseil qu’on vous a donné quand vous avez débuté qui vous sert encore aujourd’hui ?
Mes parents, qui ont eu trois filles, nous ont toujours dit "Soyez indépendantes et soyez vous-mêmes". L’indépendance, c’est l’autonomie financière, mais pas dépendre de quelqu’un. Et rester soi-même, cela ne veut pas dire être obstiné et n’écouter personne - je suis au contraire quelqu’un qui écoute beaucoup -, mais c’est avoir des principes et des valeurs et ne pas y déroger. Cela a été un guide dans ma vie, j’ai l’impression de ne jamais m’être compromise dans quoi que ce soit, quand il y a des choses que je n’aie pas voulu faire, je ne les ai pas faites, même si j’en ai parfois payé le prix fort.

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