Michel Yakovleff :
"Quand je saute en parachute, je débranche complètement"
Entre presse anglo-saxonne (The Economist, New York Times, Foreign Affairs), think tanks et mails plutôt que réseaux sociaux, le Général Michel Yakovleff*, remarqué pour ses interventions sur LCI, s’épanche sur sa veille géopolitique quotidienne – et son allergie assumée à ChatGPT.
Vous réveillez-vous avec le bib-bip du réveil, la radio ou de la musique ?
En mode naturel. Généralement, ma femme qui se lève tôt me réveille vers 7 heures.
Une fois levé, commencez-vous la journée avec les infos ?
Oui, en buvant un thé. Je consulte sur mon smartphone les fils d’information de The Economist et du New York Times auxquels je suis abonné. Je regarde ce qui tombe sur l’Ukraine, le Moyen-Orient, mais aussi le Rwanda, La République démocratique du Congo et le Soudan, là où il y a des conflits. Je lis aussi des articles diffusés sur Google actu qui traitent du numérique, de l’aéronautique et de l’industrie de l’armement.
Au regard des sujets que vous suivez, comment vous protégez-vous de la désinformation ?
J’exploite des sources fiables comme le bimensuel américain Foreign Affairs dont les articles sont écrits par des universitaires ou The Economist, toujours très soucieux de sécuriser ses sources et d’expliquer les méthodes d’investigation de ses journalistes. Globalement, je me fie aux travaux de think tanks comme l’IFRI (l’Institut Français des Relations Internationales), la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), spécialisé dans les questions de sécurité internationale ou de défense ou son homologue américain le CFR (Council on Foreign Relations). Et j’apprécie le travail très pro du Grand Continent sur ces sujets.
Quel est votre premier geste numérique de la journée ?
Je regarde les courriels que j’ai reçus sur l’une de mes trois messageries, dont ceux que j’échange avec mes élèves à Sciences Po et avec mes camarades de promo à Saint-Cyr et mes copains parachutistes.
Partagez-vous vos réflexions et analyses sur les réseaux sociaux ?
À part LinkedIn que je n’utilise pas car j’ai perdu le mot de passe, j’ai un compte Facebook. Mais je préfère exprimer mes réflexions et opinions en échangeant par mail.
Vous souvenez-vous du dernier post que vous avez "liké" ?
J’ai fait un post de soutien sur Facebook au journaliste Gallagher Fenwick qui s’est fait violemment attaquer pour ses prises de parole publiques sur le génocide à Gaza et sur l’offensive d’Israël au Liban.
Vous-même, vous êtes fait remarquer par des sorties très cash notamment sur la guerre menée par Donald Trump en Iran…
J’ai comparé sur la chaîne d’information LCI l’opération américaine contre l’Iran au naufrage du Titanic et cette formule est devenue virale aux États-Unis. Au point de générer des mèmes et vidéos parodiques montrant Trump et Netanyahu à la proue d’un Titanic à la dérive.
Est-ce qu’il y a, en ce moment, une information qui pourrait vous mettre de bonne humeur ?
J’aimerais que la politique israélienne – forcément post-Netanyahu - arrête de considérer que ce pays a le monopole de la souffrance et que cela l’autorise à taper sur tout le monde. Que l’on revienne à des rapports constructifs.
Et à l’inverse, une mauvaise nouvelle pour vous, ce serait quoi ?
Le maintien de l’alignement entre Trump et Poutine. Pour moi, Poutine a marabouté Trump pour des raisons multiples et obscures mais aussi en raison de l’aveuglement de Trump à son égard. Le président des États-Unis refuse de voir encore aujourd’hui les faiblesses du maître du Kremlin.
La position de la Chine vous inquiète-t-elle ?
Je pense que Xi Jinping, dont je n’apprécie pas le régime, privilégie aujourd’hui la stabilité dans le monde et tout ce qui peut maximiser ses gains. La mondialisation heureuse des années 1990 a bien servi la Chine. Mais aujourd’hui, la Chine accuse des faiblesses réelles, dont une démographie en net recul et un manque d’eau, nécessaires pour soutenir sa croissance économique. Personne ne veut voir que son modèle économique a connu son apex il y a deux ans.
Consultez-vous votre téléphone avant de vous coucher et dès que vous vous levez ?
Oui, le matin pour lire mes mails et le soir en faisant les mots croisés du New York Times.
Comment utilisez-vous l’IA ?
Je n’ai même pas eu la tentation de poster une requête sur ChatGPT. Mais j’en parle avec mes étudiants en relations internationales à Sciences Po : je leur demande de ne pas s’en servir pour rédiger leurs conclusions. Et j’aime bien qu’ils me challengent sur mes cours grâce à l’IA et à leurs recherches sur internet. Je me suis fait charogner récemment au sujet de ma diapositive sur la carte des satellites utilisés à des fins militaires car elle n’était pas actualisée.
Réussissez-vous à avoir de vrais moments de déconnexion ?
Quand je saute en parachute, je débranche complètement. Et quand je pars en vacances en Haute-Loire où j’organise souvent des cousinades autour d’un barbecue.
Quel est votre rapport aux e-mails ? C’est un stress, une nécessité, juste un outil parmi d’autres ?
Ce n’est un stress que lorsque j’ai des échéances, notamment lorsque je dois communiquer avec mes étudiants.
Quel est le canal le plus simple pour vous joindre ?
Mon canal préféré est le courriel. C’est pratique et c’est moins intrusif qu’un SMS ou un message sur WhatsApp.
Avez-vous un émoji ou un gif préféré pour répondre aux messages ?
J’utilise souvent les smileys qui sourient, sont perplexes ou furax dans mes échanges avec la famille et mes camarades de Saint-Cyr ou parachutistes
À quel moment ouvrez-vous un livre ?
Très souvent le soir après le dîner. On m’envoie souvent des essais dans mes domaines de prédilection que je lis et commente en postant une recension sur Amazon. Je viens ainsi de recevoir L’état des menaces d’Yvonnick Denoël (Ed Nouveau Monde) qui compile une sélection des meilleurs extraits des services secrets européens.
Quels œuvres ou auteurs vous ont donné le goût de la lecture ?
J’ai toujours eu le goût de la lecture. Parmi les livres qui m’ont marqué je citerai d’emblée La Cité antique de l’historien Fustel de Coulanges publié en 1864. Il y explique les origines de la pensée et des institutions les plus archaïques des sociétés grecques et romaines. Les Grecs de l’Antiquité pratiquaient le culte des morts et déifiaient leurs ancêtres. Pour eux, les religions universelles étaient dénouées de sens. Récemment, j’ai été emballé par le Pax Atomica (Ed Odile Jacob) du politologue Bruno Tertrais. Il y traite des limites de la dissuasion nucléaire et y apporte des réponses que je partage.
Y a-t-il un livre que vous aimez offrir ?
Fictions de Jorge Luis Borges et Le Chant des pistes de Bruce Chatwin. Le premier est un recueil de nouvelles dans la veine du réalisme fantastique qui met en scène des lieux imaginaires et des créatures mythiques. Le second est un récit de voyage qui retrace l’histoire et la construction mentale des Aborigènes d’Australie.
Regardez-vous des séries ? Laquelle pourriez-vous nous recommander et pourquoi ?
Assez peu. Mais je recommande les séries suivantes : Designated Survivor qui propulse un membre du cabinet présidentiel à la Maison Blanche après une catastrophe d’origine terroriste, la série d’espionnage française Le Bureau des Légendes et la saison 1 de Fauda, qui raconte comment une unité des forces spéciales israéliennes infiltre la population arabe pour traquer le Hamas.
Avez-vous un film culte ?
"La 317e Section" de Pierre Schoendoerffer. Il suit le repli d’un corps expéditionnaire composé de soldats français et de supplétifs laotiens en Indochine à l’aube de la chute de Dien Bien Phu. Un film presque documentaire, tourné en noir et blanc qui sonne vrai. Je classe aussi dans cette catégorie "Il faut sauver le soldat Ryan" de Steven Spielberg, qui suit une escouade de soldats américains à la recherche d’un soldat dont tous les frères ont été tués au combat durant la bataille de Normandie pendant le débarquement.
Quel acteur pourrait jouer votre rôle dans un film ou une série ?
J’hésite entre Jacques Perrin, remarquable dans la 317e Section, qui incarne des héros que je n’aurais jamais pu être et Éric Cantona, dont j’adore la faconde dans les publicités. Surtout, ce qui me bluffe c’est son aura auprès des Britanniques, acquise lorsqu’il était attaquant au sein du club de Manchester United.
Si un auteur devait écrire votre vie, qui voudriez-vous voir prendre la plume ?
J’opterais pour Julien Gracq, auteur du Rivage des Syrtes, pour sa langue somptueuse.
Allez-vous régulièrement au théâtre, au cinéma, à l’opéra ?
Je préfère les activités de pleine nature comme le bûcheronnage. Je coupe des branches, j’élague. Je suis surtout fan de jazz : on a donc plus de chance de me croiser au New Morning à Paris ou au Blue Note à New York qu’au Palais Garnier.
Si vous pouviez organiser votre propre festival, un concert de rêve, quelle serait l’affiche ?
J’inviterais Snarky Puppy, un groupe de jazz fusion instrumental, qui compose une musique très élaborée. J’y ajouterais les formations Magma et Weather Report, très jazz fusion aussi, et Soft Machine, plus jazz-rock dans son expression. Et pour finir, Laurent Cuny qui a fondé le big band Lumière.
Est-ce qu’il y a un chanteur, un groupe que vous regrettez de n’avoir jamais vu sur scène ?
Le groupe de rock britannique Genesis et ses chanteurs Peter Gabriel puis Phil Collins. Je me console en regardant leurs enregistrements sur YouTube.
Est-ce qu’il vous arrive de fredonner un air en arrivant à Sciences Po ?
J’aime bien chanter la chanson du dessin animé Astérix et Cléopâtre "Le pudding à l’arsenic" que je connais par cœur ou bien, "Le général à vendre" des Frères Jacques. Ce sont des airs persifleurs et primesautiers qui entretiennent ma mémoire.
Est-ce qu’il y a un conseil qu’on vous a donné quand vous avez débuté et qui vous est toujours utile aujourd’hui ?
En débutant ma carrière militaire, on m’a inculqué l’importance de dire la vérité, quoi qu’il m’en coûte. C’est vital dans l’armée de reconnaître ses erreurs. Aujourd’hui, quand je passe en plateau, je dis ce que je pense et pourquoi, c’est ma vérité et j’assume de me tromper en défendant mes opinions.
* Michel Yakovleff est ancien général de Corps d’Armée et depuis 2024 vice-chef d’état-major du SHAPE, le commandement suprême opérationnel de l’Otan.