Enseignement supérieur : pourquoi la Chine s’intéresse-t-elle tant à nos écoles
Rachats d’écoles, instituts Confucius, doubles diplômes… Pékin joue la carte de l’enseignement supérieur français, avec plus de 26 000 étudiants. Une diplomatie académique aussi discrète qu’efficace.
Dans un grand amphithéâtre bondé, l’ancien président du Conseil européen, Charles Michel, esquisse le tableau d’un "nouveau monde" marqué par le retour de la guerre, y compris sur de nouveaux terrains, dont l’IA, "saut technologique absolument majeur". Cette prise de parole, très attendue par les 300 personnes décideurs, entrepreneurs, étudiants, universitaires et journalistes présents, ouvre le 12e Forum Europe de l’école CEIBS, l’événement de clôture de l’année scolaire 2025-2026. Un marqueur de la vitalité d’une diplomatie chinoise dont on parle moins : la diplomatie académique.
La China Europe International Business School s’est imposée comme l’un des symboles de cette diplomatie. Fondée en 1994, conjointement par la Chine et la Commission européenne, elle demeure un cas unique en Chine : la seule école de commerce issue d’un accord de gouvernement à gouvernement. Au fil du temps, l’école est montée en puissance, avec un MBA classé premier d’Asie par le Financial Times depuis dix ans et un Global EMBA dans le top 2 mondial. Elle poursuit son implantation en Europe : campus à Zurich, double diplôme lancé avec l’ESCP entre Shanghai, Paris, Londres et Zurich, et 32 forums organisés dans sept pays européens depuis 2012, ayant réuni plus de 8 000 participants.
Mais la CEIBS n’est que la partie visible d’un mouvement plus large : l’investissement chinois dans l’éducation française. En la matière, un seuil a été franchi en 2016 lorsque Demos, numéro deux français de la formation continue, a été acquis par le groupe Weidong Cloud Education. Ce géant de l’e-éducation basé à Qingdao rachetait la même année 70 % du capital de Brest Business School, la première grande école française passée sous pavillon chinois.
En parallèle, la coopération universitaire prospère. Selon le ministère chinois de l’Éducation, 69 programmes conjoints franco chinois associent 54 universités chinoises et 67 établissements français. La France accueille 26 327 étudiants chinois, selon les données de Campus France pour l’année scolaire 2024-2025. Après une baisse de 11 % due à la crise covid, la communauté étudiante chinoise en France amorce un rebond, se plaçant en troisième position, juste derrière les étudiants marocains et algériens. Les étudiants chinois en France - pour 58 % des étudiantes -, choisissent majoritairement le cursus universitaire, les écoles de commerce et les écoles d’ingénieur. On peut rencontrer, par exemple, dans la centrale nucléaire de Taishan, qui compte deux des quatre réacteurs EPR du monde, des employés formés… à l’Université polytechnique Hauts-de-France, à Valenciennes.
Autre canal, plus institutionnel : les instituts Confucius, lancés en 2004 par le Hanban, bureau dépendant du ministère chinois de l’Éducation. La France en compte 18, le réseau mondial ayant culminé à quelque 548 instituts. Pékin finance la création de chacun à hauteur de 150 000 à 250 000 dollars, selon les données citées par le Sénat. Le maillage continue de s’étendre : fin 2024, l’ESCE International Business School inaugurait le sien à La Défense, avec l’université de finance du Shandong et en présence de l’ambassadeur, Lu Shaye. Signe des porosités entre capital et influence : l’institut Confucius de Bretagne a déménagé de l’université de Bretagne occidentale… vers Brest Business School, propriété de Weidong.
Reste que l’Europe s’interroge. La Suède, la Belgique, le Danemark, la Norvège et la Finlande ont fermé leurs instituts Confucius entre 2019 et 2022. Au Royaume-Uni, où les étudiants chinois versent environ 2,3 milliards de livres par an aux universités, la dépendance financière inquiète. En France, un rapport sénatorial de 2021 sur la protection du "patrimoine scientifique" a documenté les pressions exercées par certains instituts sur leurs universités d’accueil. En même temps, la Chine est devenue un partenaire incontournable pour la France, à plus forte raison depuis le tour de vis protectionniste des États-Unis. Entre coopération et vigilance, un équilibre s’installe donc avec Pékin et la diplomatie académique joue un rôle majeur. Comme le notait avec humour Charles Michel dans son propos introductif, "la canicule n’est pas que climatique, elle est aussi géopolitique".