Quand les créanciers gouverneront la France
La France est en train de perdre le contrôle de sa dette, et nul, au sommet de l’État, ne semble s’en apercevoir. En un mois, le rendement de l’OAT à dix ans a bondi de près de 100 points de base pour dépasser le taux de 4,5 %, un niveau inconnu depuis la faillite de Lehman Brothers. La France emprunte désormais plus cher que l’Espagne ou le Portugal, qu’elle plaignait hier.
Chaque adjudication est un avertissement, chaque note d’analyste un signal d’alarme, chaque rendez-vous avec les créanciers de la France une mise en garde. Avec plus de 3 600 milliards d’euros de dette en fin d’année, chaque point de taux supplémentaire coûtera près de 30 milliards par an d’ici dix ans. La charge de la dette devient le premier poste du budget de l’État, devant l’Éducation nationale.
Et pourtant, à Matignon comme à l’Élysée, le silence. Sébastien Lecornu n’a qu’une obsession : durer jusqu’en mai 2027. Emmanuel Macron n’en a qu’une autre : que rien ne vienne troubler la fin d’un règne qui aura vu la dette publique s’alourdir de plus de 1 200 milliards d’euros. Le "quoi qu’il en coûte" a trouvé son épilogue : quoi qu’il en coûte à nos enfants.
En fin de semaine dernière, le locataire de Matignon a fait part de quelques mesures d'économies, qui ressemblent davantage à des coups de rabots qu'à une vraie volonté de réduire la dépense publique. Elles constituent autant de pistes dont on ne sait pas très bien ce qu'il en restera à l'issue d'une discussion budgétaire où les postures vont l'emporter, hélas, sur le bon sens.
À la place, des dépenses nouvelles que nul ne sait financer, une dépense publique qui progressera encore, et une trajectoire ramenée d’un déficit de 3 % en 2029 autour de 5 % en 2027, c’est-à-dire nulle part. Le paradoxe est vertigineux : plus les taux montent, plus l’exécutif renonce ; plus les créanciers s’inquiètent, plus il dépense.
Pierre Mendès France avertissait que "gouverner, c’est choisir, si difficiles que soient les choix". Ce gouvernement a choisi de ne pas choisir. Il a même inventé la mesure "réversible", que la prochaine majorité pourra défaire. Un budget écrit à l’encre sympathique, par un Premier ministre en sursis, pour un Président en retrait.
L’Histoire a déjà écrit la fin de ce scénario. La Grèce en 2010, le Portugal en 2011, l’Espagne en 2012 : trois gouvernements qui ont cru pouvoir gagner du temps, trois pays passés sous la tutelle de Bruxelles et de la BCE, avec des plans d’ajustement dictés de l’extérieur, autrement plus brutaux que les réformes qu’ils avaient refusées. Athènes, Lisbonne et Madrid n’ont pas choisi leur calendrier : les marchés l’ont fixé pour eux.
Liz Truss a tenu 44 jours face au marché des gilts. La France, elle, après deux années consécutives sans loi de finances votée dans les délais, va consacrer 70 jours à un débat budgétaire dont chacun connaît l’issue : un 49-3, une loi spéciale ou des ordonnances. Trois manières d’avouer que le Parlement ne vote plus, que l’exécutif ne décide plus, et que le chef de l’État, depuis la dissolution de 2024, n’est plus que le spectateur de sa propre impuissance.
Turgot écrivait à Louis XVI, en 1774 : "Point de banqueroute, point d’augmentation d’impôts, point d’emprunts". Deux siècles et demi plus tard, la France a fait de l’emprunt sa religion et s’apprête à découvrir les deux autres termes de l’équation. Un pays qui refuse de se réformer finit toujours par être réformé par ses créanciers. Ce jour-là, Emmanuel Macron et Sébastien Lecornu n’auront qu’un titre à se disputer : celui d’avoir placé la France sous tutelle.