TotalEnergies, bouc émissaire national
La France a ses passions tristes et ses rituels enflammés. Le baril flambe ? On cherche aussitôt un coupable. Jeudi dernier, Ségolène Royal a sommé TotalEnergies de bloquer ses marges de raffinage, coupables d'"une forme de spéculation". Michel-Édouard Leclerc dénonce, lui, "les profiteurs de la situation". Jean-Luc Mélenchon parle de "racket". Aurélie Trouvé, de "profiteurs de guerre". Chacun surenchérit. Ça ne coûte rien puisque la bêtise, elle, n’est jamais plafonnée.
Relisez La Fontaine. Dans "Les Animaux malades de la peste", le lion qui a dévoré les moutons et le berger est absous ; l’âne qui a brouté un pré est pendu. Le lion, c’est l’État, qui prélève près d’un euro par litre et s’engraisse à la TVA ; c’est la géopolitique, qui fixe le prix du brut à Ormuz, à Kiev ou en mer Rouge. Le baudet, c’est Total. "Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir".
Chacun y va à coups d’hypocrisie et d’ignorance. Ségolène Royal se dit : "pas favorable aux taxes" ; elle veut juste confisquer la marge "injustifiée". Une taxe qui n’ose pas dire son nom reste une taxe. Le raffinage ? "Faire chauffer le pétrole brut, c’est tout". Les raffineurs apprécieront. Quant à Michel-Édouard Leclerc, il bat les records de démagogie. Lui qui achète son gazole à TotalEnergies accuse son fournisseur de profiter.
Venons-en au fond. Taxer notre pétrolier national ne fera pas baisser le prix à la pompe. N’importe quel bachelier le sait : le cours du baril se forme sur un marché mondial, entre un détroit d’Ormuz menacé, une guerre en Ukraine et des Houthis qui rançonnent la mer Rouge. Ponctionner le groupe dirigé par Patrick Pouyanné ne rouvrira aucun détroit.
Ensuite, TotalEnergies est la seule compagnie au monde à plafonner ses prix : 1,99 euro le sans-plomb, 2,25 euros le gazole. Rien ne l’y oblige. Coût : au moins 500 millions d’euros en 2026, rendus aux automobilistes sans un seul décret.
Enfin, Patrick Pouyanné a prévenu : si l’on taxe Total, le plafonnement cesse. "Chantage", hurlent les Insoumis. Non : simple arithmétique. On ne peut pas exiger d’une entreprise un demi-milliard, lui en réclamer autant, et la traiter de voleuse.
Reste l’insulte. "Profiteur de guerre" : le mot désigne, dans notre histoire, les marchands de canons et les affairistes de l’Occupation. L’appliquer à TotalEnergies est une infamie. Cette compagnie est née d’une guerre, non pour en profiter, mais pour que la France n’en dépende plus jamais. En 1917, Clemenceau réclamait à Wilson de l’essence, "aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain" ; en 1924, Poincaré fondait la Compagnie française des pétroles. Un siècle d’indépendance énergétique : pétrole, gaz, désormais électricité et renouvelables.
Ce n’est pas en alourdissant le jockey que le cheval ira plus vite. Chaque milliard prélevé sur un champion national est un milliard investi à Houston ou à Doha, là où l’on distingue encore une entreprise d’une proie. La France compte deux champions mondiaux de l’énergie : l’un, EDF, que l’État a failli ruiner, a dû être renationalisé ; l’autre prospère parce qu’il lui a échappé. Devinez lequel on veut abattre. Le baudet de La Fontaine finit pendu. La France, elle, finirait à pied.