Règle d’or et budget de plomb
La règle d’or budgétaire que Marine Le Pen veut inscrire dans la Constitution est une bonne idée. Un pays qui n’a pas connu un seul budget à l’équilibre depuis 1974 gagnerait à s’interdire les déficits qui font grossir sa dette. Il faut aussi reconnaître à la candidate du Rassemblement national d’être la première à soumettre à la critique une trajectoire complète pour le quinquennat. Mais le compliment s’arrête assez vite. Car une règle d’or ne vaut que par le budget qu’elle encadre, et celui qui a été présenté mardi dernier par la candidate du RN à l’élection présidentielle a la rigueur d’un prospectus de marabout.
Les "économies" commencent, en 2027, par 26 milliards d’euros de hausses d’impôts… Sur les 140 milliards promis d’ici à 2032, la plupart des économistes chevronnés en comptent plus de 80 milliards pour très discutables. L’Institut de l’entreprise, qu’on ne soupçonnera pas d’aimer la dépense publique, n’en retient que 7,5 milliards de crédibles. Le parti présidé par Jordan Bardella se charge d’ailleurs de se démentir lui-même. Sa taxe sur les rachats d’actions doit rapporter 11,35 milliards en 2027 et 0,34 milliard ensuite ! Autant avouer que l’assiette disparaîtra, ce qui n’empêche pas d’en encaisser d’avance le produit… tout en ruinant l’attractivité de la place financière de Paris.
La croissance est censée grimper à 1,8 % dès 2028, au lendemain de 66 milliards d’efforts à réaliser en moins de six mois et alors que l’âge de la retraite serait abaissé. Les annexes du document concèdent que sans ce miracle d’un rebond de l’économie française la dette resterait en 2032 à son niveau d’aujourd’hui, soit 118 % du PIB. Tabler sur un taux de croissance sinon impossible, du moins improbable, montre que le RN a peut-être opté pour la stratégie de la cravate, mais pas pour celle de la calculatrice. Il n’a renoncé ni à la démagogie ni à la facilité dans laquelle se sont couchés les gouvernements des cinquante dernières années. Et le Haut Conseil des finances publiques, dont Marine Le Pen veut renforcer les pouvoirs au nom de sa règle d’or, serait le premier à déclarer ce budget insincère.
Le reste hésite entre le flou et le hors sujet. Le financement des retraites tient en une ligne de 15 milliards de recettes, baptisées "mesures de réparation", dont le détail est renvoyé à plus tard. La taxe de 1 000 euros par an sur l’embauche de tout salarié extra-européen rapporterait un milliard. En revanche elle s’appliquerait au prix d’un renchérissement du travail dans le bâtiment comme dans les services à la personne, voire dans l’agriculture. Cette préférence nationale imposée aux entreprises privées n’a rien à faire dans une trajectoire de finances publiques. Elle rappelle que l’idéologie tient toujours la plume et qu’une démagogie chiffrée reste une démagogie.
Pareille désinvolture serait vénielle chez un parti protestataire. Elle devient une faute chez le premier parti de France dans les intentions de vote, fort d’un groupe solide à l’Assemblée nationale et désormais au Sénat. Max Weber distinguait l’éthique de conviction de l’éthique de responsabilité. Qui prétend gouverner dans sept mois relève de la seconde et doit au pays des comptes exacts avant de lui demander des efforts. Le RN brigue le pouvoir en gardant les facilités de l’opposition.
L’exigence est d’autant plus impérieuse que la France emprunte à dix ans à plus de 4,8 %. Les dirigeants du RN ont cru pouvoir s’attribuer, pendant leur conférence de presse quelques points de base de détente sur l’OAT. Le parti plaidait le lendemain la plaisanterie. Les investisseurs du monde entier, eux, ne plaisantent pas. Au-delà du rendement, ils observent un pays qui ne parvient plus à se réformer et qui a suspendu il y a un an le relèvement de l’âge de la retraite.
Ce renoncement, le RN veut l’aggraver en ramenant l’âge légal à 62 ans, voire à 60, pour une facture colossale, qu’il évalue lui-même à 9,5 milliards d’euros pour la seule année 2031 et que des économistes chiffrent en dizaines de milliards. Les alchimistes promettaient eux aussi de changer le plomb en or. Aucun n’a jamais remboursé ses créanciers.