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Story de la semaine / Jeux en France / 15/04/2024

La tectonique des plaques

Le secteur des jeux n'occupe pas le devant de la scène économique. Pourtant, en coulisses, c'est l'un des plus actifs. Dernier rebondissement en date : l'adhésion, en mars, du Paris mutuel urbain (PMU) à l'Association française de jeux en ligne (AFJEL). Un ralliement d'autant plus étonnant que le groupe, dirigé par Emmanuelle Malecaze-Doublet, est connu pour ses points de vente physiques sur tout le territoire. « Nous pensons que nous avons intérêt à nous rassembler pour faire valoir un secteur en croissance, que nous jugeons noble, et qui a des champions français, ce qui n'est pas le cas de tous les secteurs économiques », nous assure Régis Bourgueil, secrétaire général du PMU.

Le passage aux années 2000

Le secteur des jeux en France a la particularité d'être composé principalement d'acteurs locaux. « Cela est dû à des spécificités réglementaires et fiscales bien françaises comme le taux de retour aux joueurs (TRJ, pourcentage de mises redistribuées aux joueurs par les opérateurs), qui n'existe pas à l'étranger. Elles peuvent dissuader des acteurs internationaux. De plus, les casinos en ligne ne sont pas autorisés en France », nous explique Guillaume Laborderie, directeur du service des Marchés et de l'Innovation au sein de l'Autorité nationale des jeux (ANJ).

Mais si les opérateurs français règnent en maîtres dans l'Hexagone, cela ne signifie pas pour autant qu'ils ne se mènent pas, entre eux, une guerre féroce. Historiquement, la Française des Jeux (FDJ), dirigée aujourd'hui par Stéphane Pallez, détient les droits exclusifs sur la loterie (jeux de grattage et de tirage), tandis que le PMU a le monopole des paris hippiques et les casinos ceux des jeux de table. Toutefois, avec les années 2000 sont apparus de nouveaux acteurs, dits « en ligne », comme Wi-namax, fondé par Alexandre Roos, Christophe Schaming et Patrick Bruel, ou Betclic, créé par Stéphane Courbit et présidé par Nicolas Béraud, aussi président de l'AFJEL. « La régulation française a alors un peu vacillé car, malgré les droits exclusifs instaurés, les joueurs se sont intéressés aux offres en ligne sur des sites qui, à l'époque, exerçaient dans l'illégalité. Ces nouveaux acteurs ont donc poussé pour un changement de réglementation », se souvient une spécialiste du secteur.

Avec les années 2000 sont apparus les acteurs en ligne qui ont poussé pour un changement de réglementation.

Une privatisation qui donne des ailes à la FDJ

C'est dans ce contexte, que deux réformes importantes seront engagées. La première : la loi du 12 mai 2010 a permis l'ouverture à la concurrence et à la régulation des jeux en ligne (paris sportifs, paris hippiques et poker en ligne). La frontière entre jeux dits « en dur » et jeux « en ligne » s'est cependant très vite brouillée ; la FDJ, de même que le PMU et certains groupes de casinos, étant devenus eux aussi des opérateurs agréés de paris ou de poker en ligne. À cela s'est ajoutée la seconde réforme : la loi Pacte de 2019, qui a autorisé la privatisation de la FDJ, une décision qui a été contestée par certains acteurs, dont Betclic, devant le Conseil d'État et la Commission européenne.

Et pour cause, au sortir de la crise sanitaire qui aura profondément changé les pratiques de jeux, la FDJ, très en retard sur le numérique, a décidé de casser sa tirelire pour mener des opérations de croissance externe. D'abord, en rachetant, pour 175 millions d'euros, le groupe ZEturf, spécialiste des paris hippiques et sportifs en ligne (sous la marque ZEbet). Une acquisition, dont l'autorisation a certes été accordée en septembre dernier par l'Autorité de la concurrence, sous réserve de la mise en œuvre de conditions (filialisation des activités commerciales de la FDJ), mais qui a fait grincer des dents le PMU, dont ZEturf est le principal concurrent en France.

Maintenant, la FDJ va mettre la main sur l'opérateur de paris en ligne suédois, Kindred (connu sous le nom Unibet), cinquième groupe européen, pour une valeur d'entreprise de 2,6 milliards d'euros. Une opération de développement à l'international, où elle est, là aussi, très en retard par rapport au PMU par exemple, présent dans 60 pays (2 milliards d'euros d'enjeux à l'international) et numéro un mondial de son segment. « C'est dans cette même optique que la FDJ a aussi fait l'acquisition de la loterie irlandaise pour 350 millions d'euros en 2022. Avec Kindred, elle deviendra ainsi le deuxième opérateur européen derrière Flutter », indique une source proche du dossier.

Un marché loin d'être extensible

En attendant, la FDJ domine aujourd'hui complètement le secteur des jeux en France. L'année dernière elle a encore réalisé, tous secteurs confondus, près de la moitié des 13,5 milliards d'euros de produit brut des jeux global (PBJ, parts des mises empochées par les sociétés de jeux, marge brute), selon les derniers chiffres fournis par l'ANJ. Loin derrière elle, les opérateurs de jeux en ligne ont enregistré 2,3 milliards d'euros de PBJ (dont 1,5 milliard d'euros pour les paris sportifs en ligne, soit 63 % du marché des jeux en ligne), 2,7 milliards d'euros pour les casinos et donc… environ 1,7 milliard d'euros pour le PMU. De quoi mieux comprendre l'adhésion de ce dernier à l'AFJEL, d'autant que ses possibilités de développement se rétrécissent. « Nous avons déjà considérablement retravaillé notre produit, nous avons densifié nos points de vente (14 000 aujourd'hui). Il reste quelques grands marchés à l'international mais il est déjà bien couvert et nous ne sommes pas seuls », reconnaît Régis Bourgueil.

Un contributeur important à l'économie française

À ce constat s'ajoutent deux principes de régulation pour le moins contradictoires : la lutte contre le jeu excessif et l'exploitation équilibrée des différents types de jeu. « Ce dernier enjeu est important pour la dynamique de notre secteur qui, depuis 2010 et la loi Pacte, connaît des mouvements tectoniques. C'est aussi pour cette raison que nous avons décidé de rejoindre l'AFJEL, afin d'être vigilants sur les grands équilibres. D'autant que les acteurs sont tous contributeurs majeurs aux finances de l'État, pour un montant de plus de 6 milliards d'euros reversés l'année dernière. Sans oublier que les jeux d'argent et de hasard ont aussi des retombées économiques significatives. Ainsi, la filière de l'élevage de chevaux est financée par les paris hippiques. Quant aux casinos, ils attirent des touristes dans les zones balnéaires et thermales. L'équilibre du marché est donc essentiel à l'économie française », pré-vient Régis Bourgueil.

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