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Story de la semaine / Politique monétaire / 25/05/2026

La Banque de France a un nouveau gouverneur,  mais le vrai enjeu est peut-être ailleurs !

Après la nomination du nouveau Gouverneur de la Banque de France, la vraie bataille des fonctions d’influence se joue à la BCE, où le poste d'économiste en chef sera à pourvoir en mai 2027...

Le hall visiteurs de la BCE, à Francfort (photo Kirill Kudryavtsev/AFP).

Mercredi dernier, après des auditions sans concession les commissions des finances de l'Assemblée nationale et du Sénat ont validé la nomination d'Emmanuel Moulin au poste de gouverneur de la Banque de France. Certes, une majorité de parlementaires a marqué son opposition, mais sans atteindre le seuil des trois cinquièmes requis par l'article 13 de la Constitution pour bloquer la décision présidentielle. Emmanuel Macron impose donc son choix, celui de son ancien secrétaire général de l'Élysée, ex-directeur du Trésor et ex-directeur de cabinet de Gabriel Attal à Matignon. 

Mais dans les couloirs feutrés de la haute administration financière européenne, la nomination de ce haut fonctionnaire de 57 ans suscite une réaction qui peut surprendre : une forme de relative indifférence. Non que le poste soit secondaire : gouverneur de la Banque de France, membre de droit du Conseil des gouverneurs de la BCE, pesant dans les débats sur les taux directeurs de la zone euro, il s’agit d’une fonction à la fois considérable et prestigieuse. Elle peut même être utile quand elle est assumée par un pédagogue et un esprit aussi libre comme l’a été François Villeroy de Galhau pendant onze ans.

Emmanuel Moulin lors de son audition le 20 mai à l'Assemblée nationale, entre les députés Philippe Brun et Eric Coquerel (photo Thomas Samson / AFP).

Il reste qu’une nomination autrement plus stratégique pour la France se profile à l'horizon de mai 2027 : celle du successeur ou de la successeure de Philip Lane, au poste d'économiste en chef de la Banque centrale européenne. Comme l’assure un observateur attentif des nominations publiques, par ailleurs conseil de différents patrons du CAC 40 : "La Banque de France, c'est une position nationale. L'économiste en chef de la BCE, c'est une position continentale - celle qui décide du diagnostic sur lequel reposent tous les choix de taux d’intérêt".

Un poste méconnu, un pouvoir considérable

Philip Lane, économiste irlandais formé à Harvard, professeur au Trinity College de Dublin, occupe depuis juin 2019 le poste de chef économiste de la BCE. À ce titre, il est l'un des six membres du directoire et le principal architecte intellectuel de la politique monétaire de la zone euro. C'est lui qui supervise les projections macroéconomiques de l'institution - ces prévisions trimestrielles d'inflation et de croissance – qui conditionnent les décisions de taux du Conseil des gouverneurs. C'est lui qui arbitre entre les différentes écoles de pensée qui traversent l'institution, entre les faucons du Nord soucieux d'ancrer les anticipations d'inflation et les colombes du Sud attentives aux conditions de financement des États les plus endettés. Et c'est lui qui, par ses discours, ses articles et ses interventions publiques, façonne le récit économique que la BCE offre aux marchés.

Le mandat de Philip Lane s'achève en mai 2027. En vertu des traités européens, les membres du directoire sont nommés pour un mandat unique de huit ans, non renouvelable, par les chefs d'État et de gouvernement des pays de la zone euro, sur recommandation du Conseil de l'Union Européenne. Le processus est donc éminemment politique, même si les candidats doivent satisfaire à des critères stricts de compétence économique et monétaire. Dans ce jeu à plusieurs dimensions, la France dispose, au regard des profils disponibles, d'une position particulièrement favorable. Et d'un argument de poids pour prétendre à ce siège stratégique. Car le poste n'a jamais été occupé par un ressortissant français...

Depuis la création de la BCE en 1998, l'économiste en chef a été successivement l'Allemand Otmar Issing, le Belge Peter Praet, puis l'Irlandais Philip Lane. La France, deuxième économie de la zone euro et cofondatrice de l'euro, n'a jamais tenu ce rôle. Une anomalie que Paris entend corriger - d'autant que le contexte actuel donne à cette nomination une résonance particulière et que le successeur de Christine Lagarde a peu de chance d’être français.

Trois Françaises en lice, trois trajectoires d'exception

Trois noms reviennent avec insistance dans les discussions des financiers européens. Il s’agit de trois femmes, toutes françaises, toutes dotées de parcours remarquables qui les placent parmi les candidatures les plus sérieuses à l'échelle continentale.

La première est Odile Renaud-Basso. Née en 1966, énarque, elle a été la première femme directrice générale du Trésor, de 2016 à 2020 (juste avant Emmanuel Moulin). Un poste qu'elle a quitté pour devenir présidente de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), institution qu'elle dirige depuis octobre 2020. À ce titre, elle a supervisé la réorientation stratégique de la banque vers l'Ukraine et les enjeux de transition énergétique, gérant des engagements annuels dépassant les 13 milliards d'euros. Son expérience des institutions multilatérales - elle a également présidé le Club de Paris et siégé aux conseils d'administration de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement - en fait une candidate dotée d'un réseau paneuropéen et d'une crédibilité institutionnelle hors pair. Sa connaissance des dossiers macro-financiers européens, forgée pendant sept ans à la Commission européenne où elle a géré les crises de 2008 et de la zone euro, est, de surcroit, un atout considérable.

La deuxième figure de cette compétition discrète est Laurence Boone. Économiste de formation, passée par la London Business School et Sciences Po, elle a été cheffe économiste de l'OCDE de 2018 à 2022, puis secrétaire d'État chargée de l'Europe dans le gouvernement Borne, avant de rejoindre la banque Santander où elle dirige les activités en France. Sa double casquette d'économiste académique et de praticienne des institutions internationales la distingue. Elle connaît intimement les rouages des organisations multilatérales comme ceux des cabinets ministériels ; une combinaison rare. Sa réputation de technicienne rigoureuse et de communicante habile la rend particulièrement prête pour répondre aux exigences de visibilité publique qu'implique le rôle d'économiste en chef de la BCE, souvent amené à défendre les décisions de l'institution devant les marchés, les médias et le Parlement européen.

La troisième candidate, peut-être la plus naturellement positionnée au regard de la logique des cursus, est Agnès Bénassy-Quéré. Économiste de métier, docteure de Paris-Dauphine, professeure à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et à l'École d'économie de Paris, elle a reçu le premier prix du Cercle des économistes de France en 2000 et a présidé le Conseil d'analyse économique auprès du Premier ministre pendant six ans. Elle a ensuite été cheffe économiste de la direction générale du Trésor de 2020 à 2023 avant d'être nommée seconde sous-gouverneure de la Banque de France 

Contrairement aux deux autres candidates, c'est une économiste de profession au sens le plus strict, dont les travaux publiés portent précisément sur l'économie monétaire internationale et l'intégration européenne - soit exactement le périmètre intellectuel du poste convoité. Un inspecteur des finances qui la connait bien estime qu’avec elle "pour la première fois depuis la création de l'euro, la France pourrait tenir le stylo avec lequel la BCE écrit son diagnostic économique".

Chef économiste : bien plus qu'un titre

Pour saisir l'enjeu, il faut comprendre ce que signifie concrètement le titre d'économiste en chef au sein du directoire de la BCE. Le directoire est composé de six membres - le président, le vice-président et quatre directeurs. Chacun se voit attribuer des responsabilités transversales, mais l'économiste en chef joue un rôle à part. C'est lui, ou elle, qui supervise la Direction générale Économie, soit plusieurs centaines d'économistes chargés de produire les projections de la zone euro. Ces projections - publiées quatre fois par an - constituent la boussole quantitative à partir de laquelle le Conseil des gouverneurs (composé des six membres du directoire et des gouverneurs des dix-neuf banques centrales nationales) calibre ses décisions de taux.

L'économiste en chef présente et défend ces projections lors de chaque réunion du Conseil et contribue à la rédaction des déclarations de politique monétaire qui suivent. Il ou elle dispose également d'une influence déterminante sur la stratégie de communication de l'institution - ce que la BCE dit, et surtout comment elle le dit, pour guider les anticipations des marchés. Dans un contexte où la forward guidance - c'est-à-dire la communication sur la trajectoire future des taux - est devenue l'un des instruments de politique monétaire les plus puissants, le contrôle du récit économique institutionnel est un levier d'influence majeur.

Philip Lane, économiste en chef de la Banque Centrale Européenne (photo Eric Piermont/AFP).

Philip Lane, en huit ans, a incarné cette fonction avec une cohérence remarquable. Souvent qualifié de "colombe compétente", il a défendu avec constance une approche fondée sur les données et une réserve face aux resserrements trop agressifs - ce qui ne l'a pas empêché de soutenir le cycle de hausses de taux historique de 2022-2023, le plus brutal de l'histoire de l'institution, avant de plaider pour une normalisation progressive. Son successeur héritera d'une institution dont la crédibilité anti-inflationniste a été réaffirmée, mais qui devra naviguer dans un environnement économique mondial marqué par de profondes incertitudes.

L'enjeu français : une dette qui fait monter les enchères

La France a toutes les raisons du monde de placer l'un de ses ressortissants à ce poste. Et pas seulement pour des raisons de prestige ou d'influence diffuse. La situation de ses finances publiques crée une nécessité stratégique qui, dans les cercles bruxellois, n'est évoquée qu'à mi-voix, mais avec une acuité croissante.

Les chiffres sont connus, mais leur accumulation donne le vertige. Le déficit public français s'est établi à 5,4 % du PIB en 2025, et les perspectives ne sont guère rassurantes : la Commission européenne prévoit un retour sous la barre des 3 % seulement à horizon 2029, contre 2027 initialement envisagé. La dette publique représente plus de 116 % du PIB et le FMI anticipe que ce ratio pourrait grimper jusqu’à 130 % d'ici 2030. Surtout, la France est sous procédure pour déficit excessif engagée par Bruxelles à l'été 2024. 

Ce décrochage relatif de la signature française sur les marchés n'est pas sans conséquences pour la dynamique de la zone euro dans son ensemble. Les traités européens, et notamment le Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, prévoient certes une discipline budgétaire à travers le Pacte de stabilité et de croissance. Mais c'est la BCE qui, in fine, dispose de l'outil le plus puissant pour contenir les risques de fragmentation financière : le TPI, l'Instrument de protection de la transmission monétaire, adopté en 2022. Ce mécanisme permet à la BCE d'acheter de façon ciblée les obligations d'un État membre dont les spreads de taux s'écartent de manière injustifiée. Il s’agit d’une sorte de filet de sécurité ultime pour les pays qui, comme la France, pourraient un jour subir une attaque spéculative sur leurs dettes.

Or, pour que ce mécanisme soit déclenché, il faut d'abord que l'institution en reconnaisse la nécessité ; ce qui implique une analyse économique du risque de fragmentation. L'économiste en chef est au cœur de ce diagnostic. Avoir un ressortissant français à ce poste ne garantit évidemment pas une utilisation favorable du TPI au bénéfice de Paris, car l'indépendance de la BCE est inscrite dans les traités et jalousement gardée. Mais disposer d'un interlocuteur familier des réalités économiques françaises représente un avantage non négligeable dans un système où les décisions sont collégiales et où les nuances du diagnostic comptent. Comme l’assure un patron de banque systémique : "la dette française n'est plus le problème de la seule France. Elle est devenue un problème pour toute la zone euro". 

Le grand jeu des nominations européennes

La nomination de l'économiste en chef de la BCE s'inscrit dans un cycle de renouvellement exceptionnel du directoire : entre 2025 et fin 2027, quatre des six postes sont à pourvoir. Boris Vujčić, gouverneur de la banque centrale croate, a déjà été nommé vice-président en remplacement de l'Espagnol Luis de Guindos, dont le mandat a expiré en juin 2025. Le poste d'Isabel Schnabel, la puissante directrice allemande en charge des opérations de marché, expirera en décembre 2027. Et la présidence elle-même fait l'objet de spéculations intenses depuis les rumeurs - jamais démenties ni confirmées - d'une possible évolution de Christine Lagarde avant le terme de son mandat en octobre 2027.

Ce ballet des nominations crée un espace de négociation politique dense entre les États membres. Selon la tradition informelle dite des "équilibres géographiques", les grandes nations de la zone euro cherchent à maintenir une représentation dans les postes clés du directoire.

L'Allemagne, qui a longtemps régné sur le poste de chef économiste avec Otmar Issing (1998-2006), a vu Isabel Schnabel assurer sa présence. Si celle-ci quitte le directoire à la fin de son mandat sans être remplacée par un autre Allemand - hypothèse plausible si Berlin mise ses jetons sur la présidence -, la voie pourrait s'ouvrir pour un pays qui n'a pas encore occupé le poste d'économiste en chef : la France.

Paris joue cette partition avec un soin particulier. La nomination d'Emmanuel Moulin à la Banque de France consolide la présence française dans les structures de l'Eurosystème et maintient un siège au Conseil des gouverneurs de la BCE. Mais c'est sur le poste de Francfort que se concentre désormais l'essentiel de l'ambition diplomatique française en matière monétaire. Les arbitrages se feront en 2026 et au premier semestre 2027, au sein du Conseil européen et de l'Eurogroupe.

2027 : le compte à rebours a commencé

Le mandat de Philip Lane prend fin en mai 2027. Les nominations au directoire de la BCE requièrent une décision formelle du Conseil européen, sur recommandation du Conseil de l'UE après consultation du Parlement européen et du Conseil des gouverneurs. Ce processus, long de plusieurs mois, signifie que les tractations sérieuses devront s'engager au plus tard à l'automne prochain. La France a donc moins de six mois pour finaliser sa stratégie, identifier sa candidate prioritaire et mobiliser ses soutiens diplomatiques.

Certaines sources proches du dossier suggèrent qu'une concertation discrète a déjà commencé entre la direction du Trésor, le Secrétariat général des affaires européennes et l'Élysée. Ce qui est certain, c'est que le débat qui a accompagné la nomination du nouveau gouverneur de la Banque de France a résonné bien au-delà de Paris. Il préfigure les questions qui se poseront à Bruxelles et Francfort dans les mois qui viennent. Et dans cette compétition discrète mais décisive, la France part avec trois candidatures d'exception, une ambition clairement affichée, et la conscience aiguë que l'enjeu dépasse largement la personnalité de l'heureux ou de l'heureuse élu(e).

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