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Story de la semaine / Datas et IA / 10/06/2024

Les Français peuvent-ils piloter un cloud européen ?

S 'il est bien un domaine où les enjeux sont importants, c'est celui du stockage des milliards de données, parfois stratégiques, produites par les entreprises, les administrations, ou les particuliers. L'immense majorité d'entre elles sont aujourd'hui « abritées » dans des centres gérés par des filiales de Microsoft (Azure), Amazon Web Services (AWS) et Google. La domination du grand frère américain sur le « cloud » implique que des réglementations extraterritoriales américaines, comme le US Cloud Act de 2018, pourraient conduire un juge new-yorkais à exiger un accès à des données confidentielles d'une organisation dont les données seraient hébergées par AWS, par exemple. Certains cherchent à trouver une solution continentale. Le français OVH y trouverait, avec quelques champions voisins, toute sa place.

Une troisième voie

Les États européens n'ont compris que récemment l'importance d'une initiative commune. Le projet Gaia-X est né en 2020 sur les cendres de projets domestiques. La France avait expérimenté les échecs de Cloudwatt, né dans le cadre du projet Andromède de cloud souverain, en septembre 2012, et enterré en janvier 2020. La tentative de SFR, avec Bull, en 2012, a connu le même sort en 2016. Un autre plan européen de cloud, IPCEI CIS, a été lancé en fin d'année dernière, coordonné par l'Allemagne et la France, avec la Hongrie, l'Italie, les Pays-Bas, la Pologne, l'Espagne et 19 entreprises. Une voie européenne se confirme. « L'indépendance est d'autant plus difficile, souligne Prafull Sharma, Head of Technology Consulting chez PwC Suisse, que la plupart des entreprises et administrations publiques utilisent les solutions de bureautique et la technologie des géants américains, moins chères et très efficaces. S'il ne faut pas sous-estimer le poids de l'histoire, cela ne signifie pas que la messe soit dite. »

Le défi du financement

Même si les contours des initiatives européennes, Gaia-X et IPCEI CIS, restent flous, tout comme leur articulation, une chose est sûre : leurs ressources sont insuffisantes avec 1,2 milliard d'euros de financement public et 1,4 milliard d'euros d'investissements privés soit 2,6 milliards d'euros pour l'IPCEI. Un montant incomparable à ceux dont disposent les maîtres américains du cloud. «  Pour comprendre l'effort que représente la souveraineté numérique de la France, observe Jacques-Aurélien Marcireau, co-Head of Equities chez Edmond de Rothschild, deux chiffres parlent d'eux-mêmes :  il faudrait investir au moins 24 milliards d'euros sur les cinq prochaines années, afin d'acquérir une puissance de calcul et de rémunérer les chercheurs, selon les estimations de la commission de l'Intelligence artificielle « IA notre ambition pour la France ». C'est moins que ce Google dépense en un an pour améliorer ses solutions et services de cloud. Par ailleurs, la recommandation pour la France de s'équiper de 30 000 cartes graphiques pour développer ses infrastructures numériques en 2024 peut être comparée avec l'intention d'Elon Musk de commander 100 000 cartes sur une période équivalente. Ces ordres de grandeur illustrent le décalage entre l'Europe et les États-Unis : La France est loin derrière une entreprise privée américaine. » Christophe Wagnière, fondateur et directeur de l'école 42 Lausanne confirme : « L'effort fi-nancier pour construire une offre alternative crédible à celles des géants américains ne peut dépendre que des entreprises, sinon elles perdraient de leur compétitivité. La seule solution doit être de mutualiser les coûts au niveau européen. » Il regrette la fragmentation des marchés, synonyme à l'heure actuelle d'un choix soit purement local (comme Infomaniak en Suisse) ou américain. « En Suisse, les acteurs économiques se donnent bonne conscience en acceptant des solutions hybrides, des chevaux de Troie qui respectent la réglementation helvétique ; les serveurs sont basés en Suisse. Ils font semblant de croire que cela les protège de l'US Cloud Act, qui permet aux autorités américaines d'accéder aux données stockées par des entreprises américaines, même si ces données se trouvent à l'étranger. »

Les contours des initiatives européennes restent flous et leurs ressources sont insuffisantes.

Maintenant ou jamais

« Il y a urgence à accélérer la reprise en main du cloud européen, insiste Vincent Coudrin, coordonnateur du cloud de l'État à la direction interministérielle du Numérique. Les fondations sont là : la commande publique a été réorientée vers des solutions qui doivent respecter la certification SecNumCloud délivrée par l'ANSII. Il ne s'agit pas d'imposer une préférence européenne mais de la favoriser autant que possible. Le plus grand obstacle réside dans l'harmonisation des réglementations des États membres. La réglementation, c'est le nerf de la guerre. In fine, tout dépend de la volonté politique. » Seulement 30 % des entreprises hexagonales sont dans le cloud, contre 70 % dans les pays nordiques, 60 % en Irlande, 45 % Allemagne. Reste à convaincre celles qui n'ont pas encore choisi de passer vers un cloud européen, ce qui passe avant tout par le renforcement des quelques champions continentaux. Pour ce faire, les États ont un rôle clé à jouer : « La souveraineté française, c'est-à-dire européenne, en matière de stockage des données, dépendra en grande partie de la commande publique, estime Jacques-Aurélien Marcireau. L'exemple de la Chine est à cet égard parlant. Le gouvernement de Xi Jinping a cassé, en poussant des acteurs semi-publics, l'oligopole des Alibaba, Tencent et autre Baidu. Ces derniers ont perdu 50 % de leur part de marché domestique. »

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