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Business / Interview / 02/12/2024

Bertrand Rambaud, président de France Invest : « Notre rôle dans la réindustrialisation est appelé à s'intensifier »

La Lettre de L'Expansion : Quel tableau pouvez-vous dresser du marché français du capital-investissement ?  

B. R. : L'étude réalisée tous les six mois par France Invest, révèle une stabilisation, sur le premier semestre, des montants investis de 14,7 milliards d'euros fléchés vers 1 463 entreprises et projets d'investissements. Avec 13,3 milliards, les levées de capitaux se maintiennent à un niveau similaire à 2023. Cela témoigne de la solidité de notre industrie, même face à des défis tels que la hausse des taux d'intérêt et une liquidité réduite. Nous restons vigilants sur le capital-innovation dont les levées de fonds ont connu une diminution, s'établissant à seulement 754 millions d'euros sur le semestre. Enfin, les cessions d'actifs, 600, n'ont pas encore retrouvé leur rythme, bien que cette tendance sur le premier semestre ne reflète pas une année entière ; le second semestre est systématiquement plus dynamique. Les rendements du capital-investissement français sont restés compétitifs, avec des taux de rendement interne (TRI) nets compris entre 12 % et 14 % par an, selon les horizons d'investissement, pour les véhicules institutionnels. Les fonds liquidés ont réalisé un TRI net de 14,5 % par an, surpassant ainsi les autres grandes classes d'actifs à long terme.

La Lettre de L'Expansion : Quelle évolution voyez-vous ?

B. R. : Le capital-investissement français est appelé à renforcer son rôle central dans la transformation économique de notre pays. La transition énergétique, la digitalisation et les enjeux de souveraineté industrielle offrent des opportunités pour notre profession, au service des start-up, PME et ETI. Toutefois, le marché devra s'adapter à un environnement macroéconomique marqué par des taux d'intérêt durablement plus élevés et une liquidité plus restreinte que par le passé. Cette nouvelle donne nécessitera un accompagnement renforcé de nos sociétés en portefeuilles pour les aider dans leur internationalisation et leur transmission.

Des opportunités pour notre profession au service des petites entreprises.

La Lettre de L'Expansion : Depuis dix-huit mois de présidence, quels grands chantiers avez-vous lancés ?

B. R. : Ma priorité est d'accroître l'impact du capital-investissement sur l'économie française tout en transformant notre industrie pour répondre aux enjeux de demain. Aujourd'hui, 8 000 entreprises bénéficient de notre soutien, mais la France compte 120 000 start-up, PME et ETI potentiellement éligibles. Je souhaiterais augmenter de 50 % le nombre d'entreprises accompagnées d'ici à 2027, en faisant mieux connaître notre métier, en développant des outils innovants et un soutien renforcé sur les enjeux de souveraineté. Notre rôle dans la réindustrialisation et la décarbonation est appelé à s'intensifier. Nos investissements vers l'industrie et les services associés sont passés de 20 à 30 % ces deux dernières années et vont continuer de croître. Notre responsabilité est aussi d'accompagner les dirigeants dans leurs choix stratégiques vers des modèles durables. La décarbonation de notre industrie va nécessiter près de 66 milliards d'euros par an d'ici à 2030. Ce montant est cohérent avec les conclusions du rapport Draghi, chiffrant pour la seule décar-bonation jusqu'à 500 milliards sur les quinze prochaines années pour atteindre les objectifs ambitieux que s'est fixée l'UE. Là aussi nous serons au rendez-vous. Nous souhaitons consolider nos moyens d'action. Dans un contexte où la hausse des taux rend les levées de fonds plus complexes, notamment à l'international, il est essentiel de renforcer nos liens avec les investisseurs et d'accroître notre visibilité mondiale. Il convient par ailleurs de poursuivre la démocratisation du capital-investissement pour les particuliers. La loi industrie verte va contribuer à l'accélérer.

Enfin, le partage de la valeur et l'actionnariat salarié ont toujours été une de mes priorités, comme celle de mes prédécesseurs. Ces dispositifs ont des effets positifs pour les collaborateurs et le chef d'entreprise. Fidélisation, motivation, attractivité et solidité de l'entreprise sont renforcées.

La Lettre de L'Expansion : Que représente le poids économique du capital-investissement en France ?

B. R. : En 2023, les acteurs français du capital-investissement ont injecté 44 milliards d'euros dans l'économie, en fonds propres comme en dette privée, dans des entreprises et des projets d'infrastructure. Cela représente un chiffre d'affaires combiné de plus de 325 milliards d'euros. Les entreprises françaises que nous accompagnons emploient 2,4 millions de salariés et couvrent un très large éventail de secteurs (industrie, consommation, santé, tech…). Cette diversité renforce la résilience de notre économie et soutient son développement.

La Lettre de L'Expansion : Le financement de l'innovation est-il suffisamment assuré par le capital-investissement ?

B. R. : Il a connu une forte dynamique ces dernières années, tant en montants levés qu'investis et en nombre d'entreprises accompagnées. La France peut aujourd'hui s'appuyer sur un écosystème solide et dynamique pour financer l'innovation et la tech. Tout n'est pas parfait, mais il est indéniable que de nombreuses failles de marché, notamment sur les premiers tours de financement, ont été en partie comblées. Il reste des défis à relever comme le financement du growth, en particulier pour la deeptech. Le capital-croissance (ou growth) vise des levées de fonds pour des start-up qui ont déjà une certaine maturité, avec des besoins financiers très importants peinant encore parfois à trouver des solutions satisfaisantes en France. La recherche d'investisseurs étrangers paraît quasi obligatoire compte tenu des besoins de financement. Plusieurs initiatives, dont celle portée par Philippe Tibi, ont permis la création et la croissance de fonds de plus grande taille, mieux adaptés pour accompagner ces entreprises. Ce qui s'est traduit par l'engagement de capitaux privés dans le financement du « late stage ». Mais il reste quelques points d'attention : si les investissements sont restés stables, sur le premier semestre 2024, les levées, elles, ont reculé pouvant affecter à moyen terme les biotechs et deeptechs.

La Lettre de L'Expansion : Quels messages voulez-vous envoyer aux pouvoirs publics, à l'occasion des 40 ans de France Invest ?

B. R. : Soucieux des mesures qui pourraient entraver la compétitivité et la productivité des entreprises françaises, nous continuerons à être vigilants pour défendre leurs intérêts et être leur porte-parole auprès des décideurs publics. Nous allons poursuivre nos efforts pour adapter le cadre juridique de notre secteur, soutenir les entreprises pour les aider à se décarboner, se réindustrialiser, se digitaliser. Parmi les avancées concrètes : la loi sur l'attractivité financière, la création de la SLP spéciale, l'assouplissement des règles AMF, l'entrée en vigueur de la loi Industrie Verte... Ces mesures permettent de faciliter l'investissement dans l'économie réelle, notamment en ouvrant le non coté aux épargnants particuliers. L'attractivité pour les investisseurs étrangers reste un enjeu clé : l'objectif est d'orienter ces capitaux vers nos entreprises, tout en maintenant les centres de décision en France, sans alourdir les contraintes réglementaires. Avec pour ambition de bâtir un cadre juridique compétitif et innovant afin de positionner la France comme une place incontournable.

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