Paul Morlet :
"Les gens que tu croises en montant, tu les croiseras aussi en descendant" >
On a pris un verre - pas progressif - avec le fondateur de Lunettes pour tous, l’opticien qui propose des lunettes en dix minutes et pour dix euros. Le dirigeant, qui compte Xavier Niel parmi ses actionnaires et vient de réaliser une année exceptionnelle, nous livre ses sources d’inspiration.
Comment vous informez-vous au quotidien ?
Je lis tous les jours Les Échos et le Parisien, en numérique, sur leurs applications. C’est complet, bien fait et ça me permet d’avoir d’un côté l’actualité économique et de l’autre un regard sur les préoccupations quotidiennes des Français. Je n’écoute pas la radio, en revanche j’essaye de regarder le 20 heures de TF1 et quand je peux, surtout le week-end, le 13 heures. C’est sans doute mon côté franchouillard, mais c’est aussi ce qui me permet de faire Lunettes pour tous. En revanche je ne regarde pas trop les journaux de France 2 : je trouve qu’ils ont un traitement plus anxiogène, voire négatif, de l’actualité. Dans le 13 heures de TF1, il y a toujours un reportage sur une initiative positive, un artisan d’excellence, un entrepreneur qui a inventé un truc… et moi, ça me parle.
Quelle est l’information qui, en ce moment, pourrait vous mettre de bonne humeur ?
D’apprendre que, pour les jeunes, le salaire brut devient le net ! Il faudrait que le travail paye mieux et que cela devienne vraiment intéressant de travailler. Donc qu’on allège les prélèvements sociaux, au moins pour ceux qui débutent et ne gagnent pas beaucoup.
Et une nouvelle qui pourrait, à l’inverse, vous gâcher la journée ?
Une nouvelle augmentation des prix pour des produits du quotidien, comme l’essence. La semaine dernière, j’étais en Chine pour voir des fournisseurs et visiter des usines. Là-bas, le niveau de vie des ouvriers ne cesse de s’améliorer. Ils partent de loin, c’est vrai, mais la classe ouvrière progresse tous les ans. Nous, c’est l’inverse : depuis 10 ou 15 ans, on a l’impression que chaque année on perd un peu de pouvoir d’achat. Je comprends que les gens pour qui c’est difficile en aient assez.
Regardez-vous votre téléphone dès que vous vous levez ?
Oui… et juste avant de me coucher également. Je vérifie les messages, je m’assure qu’il n’y a pas de problème, d’urgence à régler. Mais depuis quelques mois, l’entreprise se portant très bien, je suis un peu moins stressé et du genre à vouloir répondre à tout dans la minute et tout régler tout de suite. Je ne suis toujours pas très patient, mais j’arrive à temporiser… un peu.
Quel est le meilleur canal pour vous joindre ? SMS, mails, WhatsApp… ?
Pour une question qui demande une réponse rapide, le plus simple c’est WhatsApp. Les mails, j’en reçois beaucoup, donc si c’est urgent, mieux vaut passer par WhatsApp.
Les mails, pour vous, c’est un outil pratique ou une source de stress ?
Curieusement c’est un outil que j’utilise de plus en plus, parce qu’avec Chat GPT, je dicte ce que je veux écrire et l’IA le met en forme pour moi. Par exemple, pendant mon voyage en Chine, je faisais le compte rendu de ma journée de visites en audio et Chat GPT m’en faisait un résumé hyperprécis et structuré. C’est aussi pratique quand tu n’as que ton téléphone et pas d’ordinateur, parce qu’avant sans clavier c’était un peu pénible de rédiger un mail sur son smartphone. Je m’en sers aussi quand il faut répondre de façon diplomate à un échange un peu tendu ou stratégique en reprenant les éléments d’un échange précédant.
Consultez-vous régulièrement les réseaux sociaux ?
Non. Je sais que c’est un canal de communication important pour Lunettes pour tous et j’ai des équipes qui gèrent ça très bien. Mais moi, ça ne m’intéresse pas trop. Bien sûr, je scrolle comme tout le monde quand j’ai cinq minutes à perdre, en revanche je ne poste rien. Le dernier contenu que j’ai posté sur Instagram, c’était en 2018 ! L’algorithme doit penser que je suis mort ! Je ne vais pas non plus sur LinkedIn : les pseudo-influenceurs professionnels me fatiguent. Je trouve ça creux.
Avez-vous un émoji préféré ?
Un smiley, mais à l’écrit. Avec la parenthèse, le tiret et les deux points. On me dit que je suis un boomer !
Réussissez-vous à avoir de vrais moments de déconnexion ?
Beaucoup plus qu’avant, oui. Notamment parce que, côté boulot, tout va bien. Parfois je ne réponds pas à des messages pendant une heure, ce qui ne m’arrivait jamais avant. Mais c’est vrai que lorsqu’on est entrepreneur, avec la responsabilité de 400 salariés, on est tous les jours sur le pont.
Quelle série vous a récemment marquée ?
Le Bureau des légendes, d’Éric Rochant. J’ai vu les cinq saisons. J’adore ces histoires d’espionnage, d’agents secrets, mais surtout ces personnes qui sont capables de donner leur vie. C’est l’investissement ultime dans son métier. On est loin de ce qu’on appelle les "bullshit jobs".
Avez-vous un film culte ?
J’adore le cinéma des années 1990, c’était ma jeunesse évidemment. Parmi les films français, il y a le Dîner de cons, qui reste indépassable en matière de comédie. Et j’aime bien la Vérité si je mens, le deuxième de la série. C’est drôle, déjà, mais c’est aussi une bonne caricature du monde de la distribution, des rapports de force avec les fournisseurs, des négociations. Il y a une scène, avec Daniel Prévost dans le rôle de l’acheteur d’une enseigne de la grande distribution, qui impose des conditions impossibles à un fournisseur… Le fournisseur proteste et Prévost lui dit "Vous savez, pour moi, ce n’est qu’une affaire…" et son adjoint ajoute "mais pour vous, c’est peut-être la dernière".
Si demain on devait raconter votre histoire au cinéma, quel acteur pourrait jouer votre rôle ?
N’importe quel français qui n’a pas le bac !
Écoutez-vous des podcasts ?
Non, pas vraiment. En revanche on me propose régulièrement de participer à des podcasts sur le business, mais je refuse. Il y a en beaucoup trop, avec des gens qui te racontent à quel point ils ont du succès, qui sont tous trop parfaits… Je ne trouve pas ça très intéressant. En tout cas, je n’ai pas assez d’ego pour, moi, aller raconter ma vie pendant trois heures.
Est-ce qu’il y a tout de même des entrepreneurs qui vous inspirent ? Ou que vous admirez ?
Quand j’étais plus jeune, j’adorais regarder Capital le dimanche et voir des histoires d’entrepreneurs partis de rien, qui montait un projet, une boîte, avec trois bouts de ficelle. Je trouvais ça magique. Ensuite, j’ai eu la chance de rencontrer Xavier Niel, qui a cru en mon projet et a investi dans Lunettes pour Tous. Il est vraiment très fort : quand quelqu’un réussi, comme lui, à monter plusieurs business à succès à la suite, ce n’est pas de la chance, c’est du travail et du talent. Dans les entrepreneurs de ma génération j’aime beaucoup Benjamin Chemla, cofondateur de Shares, une plateforme d’investissement. Je trouve qu’il a un incroyable pouvoir de persuasion et une impressionnante capacité d’analyse, à la fois très factuelle mais aussi plus sensible, en réussissant à cerner très vite les gens. J’aime aussi beaucoup David Layani, le fondateur de Onepoint.
Est-ce que vous sortez beaucoup ?
Surtout pour aller voir des concerts. Cette semaine, par exemple, je suis allé voir Sébastien Tellier à l’Olympia. C’est vraiment un excellent musicien. Et ce week-end, je vais voir Hans Zimmer, le compositeur de musiques de films, à l’Accor Arena.
Quelle serait l’affiche de votre concert idéal ?
Stromae, que j’ai vu deux fois il y a dix ans et que je rêverais de revoir sur scène. Mais je ne suis pas sûr qu’il en refasse un jour. Et sinon, un que je n’ai jamais vu, c’est Eminem. Avec Dr Dre et Snoop Dogg, ce sont les meilleurs rappeurs de ma génération. Ce qui m’étonne toujours avec la musique, c’est de voir comment certains morceaux peuvent traverser le temps. Des choses écrites il y a 50 ans et qui, aujourd’hui encore, sonnent bien et sont capables de faire danser des gens dans le monde entier, je trouve ça fascinant. L’année dernière, j’ai offert des places à mon père pour aller voir The Stranglers, qui fêtaient leurs 50 ans de carrière à l’Olympia. Les types ils ont 75 ans et ils remplissent encore des salles avec des titres qu’ils ont écrits quand ils avaient 23 ans ! La moralité, c’est que si tu veux cartonner dans la vie, il faut commencer tôt.
Est-ce qu’il y a une phrase comme celle-ci justement, ou un conseil qu’on vous a donné quand vous débutiez et qui vous est toujours utile aujourd’hui ?
On m’a souvent dit : "Les gens que tu croises en montant, tu les croiseras aussi en descendant"… C’est vrai, il faut toujours être correct avec tout le monde. Rester humble et beaucoup travailler.