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Grandes Tendances / Démographie / 27/05/2026

Célibat choisi : pourquoi de plus en plus de personnes vivent seules dans le monde

Le nombre de ménages individuels a explosé dans le monde. C’est encore souvent subi, mais c’est aussi de plus en plus choisi. Avec de nombreuses conséquences, démographiques et économiques.

Un appartement, à la nuit tombée (photo The Blowup/Unsplash).

Il y a quelques mois, une application a connu un immense succès en Chine. Elle n’a pourtant pas vraiment le nom le plus vendeur du monde, puisqu’elle s’appelait à son lancement "Es-tu mort ?" Sile Me, dans la transcription du chinois. Son logo est un petit fantôme, le téléchargement coûte huit yuans (à peine un euro) et l’outil sert principalement à surveiller que les personnes vivant seules dans le pays sont toujours en vie. Ni plus, ni moins. Le système n’est pas trop complexe : chacun de ses utilisateurs doit s’enregistrer chaque jour dans l’application en appuyant sur un bouton et, s’ils ne le font pas pendant deux jours consécutifs, la plateforme notifie un contact d’urgence.

Des millions de foyers "solos"

Le fait que l’invention en question soit devenue un phénomène viral au-delà de Pékin et une activité très lucrative pour ses créateurs n’est pas un hasard : en Chine, il y a déjà plus de 125 millions de foyers "solos", composés d’une seule personne. Et on estime que ce nombre pourrait atteindre 200 millions d’ici 2030. Soit 30 % de la population, contre 2,5 % il y a 25 ans. "L’inquiétude est réelle car à mesure que la fertilité diminue, l’espérance de vie augmente, les mariages diminuent et les taux de divorce augmentent également… La tendance des ménages individuels est en hausse", explique Wei-Jun Jean Yeung, expert en démographie sociale à l’Université nationale de Singapour.

Leurs études confirment depuis des décennies que les femmes veuves restent le principal groupe de personnes seules en Asie, mais aussi que l’augmentation surprenante des "sologames" ces dernières années est due, avant tout, à la plus grande propension des jeunes adultes urbains à vivre – et souvent choisir de vivre - sans compagnie humaine. En quatre ans, selon les estimations chinoises, jusqu’à 70 millions de foyers pourraient être occupés par des personnes célibataires âgées de 20 à 39 ans.

La solitude est en train de devenir la norme

Le cas chinois, comme presque toujours, est le plus extrême. Mais le phénomène commence à devenir mondial. "La solitude est déjà la norme dans les pays industrialisés", avertit la médecin espagnole en anthropologie María José Garrido Mayo, interrogée par le quotidien El Mundo. "La distance avec la famille élargie, le fait que les familles deviennent de plus en plus petites – moins d’enfants signifie moins de frères et sœurs, cousins, parents et grands-parents à l’avenir – et le mode de vie basé sur l’individu, surtout dans les grandes villes où nous ne connaissons même pas le voisin d’à côté, mènent à des situations comme celle-ci. Nous sommes devenus émotionnellement illettrés : nous ne sommes pas capables de comprendre ce que nous ressentons, ni de nous connecter aux émotions des autres."

La conséquence la plus immédiate de cette nouvelle norme sociale a été résumée il y a quelques semaines par le magazine The Economist en couverture. "La récession des relations", titrait le magazine, avec l’image d’un couple séparé, chacun assis sur son propre gâteau de mariage, sans autre compagnie que l’écran de son téléphone portable. "Le célibat est en hausse dans tout le monde développé", avertissait le magazine, ajoutant que la proportion d’Américains âgés de 25 à 34 ans vivant sans conjoint ou partenaire a doublé au cours des cinq dernières décennies, atteignant 50 % chez les hommes et 41 % chez les femmes. Plus largement, depuis 2010, le pourcentage de personnes vivant seules a augmenté dans 26 des 30 pays développés.

Vivre seul a un coût

En France, selon l’Insee, en 2022, 38,4 % des ménages étaient constitués d’une seule personne, contre 27 % en 1990. En Europe, les personnes vivant seules sont encore majoritairement des femmes veuves, d’environ 80 ans, les femmes ayant une espérance de vie supérieure à celle des hommes. Le pourcentage de célibataires vivant seuls n’est pas encore très élevé, mais il est en hausse constante, ce qui ne s’était jamais produit auparavant. Et encore, la proportion pourrait être encore plus importante si le fait de vivre seul n’était pas aussi coûteux, notamment du fait du prix des logements dans les grandes zones urbaines. Ainsi, selon une enquête récente menée par une plateforme de location immobilière, 46 % des jeunes qui partagent un appartement préféreraient vivre seuls, s’ils en avaient les moyens.

Immeuble d'habitation (photo George DAgerotip/Unsplash).

Ce célibat n’est pas sans conséquences. Et d’abord sur la santé et le moral. Une étude récente menée par une équipe de l’Université de Zurich (UZH) a mis en avant que le fait de rester célibataire sur une longue période affecte le bien-être des personnes. Les chercheurs se sont appuyés sur des données provenant de plus de 17 000 jeunes, en Allemagne et au Royaume-Uni, qui n’avaient aucune expérience préalable en relations amoureuses au début de l’étude. Ils les ont sondés chaque année, de leurs 16 à leurs 29 ans, pour tenter de déterminer quels jeunes adultes sont les plus susceptibles de rester seuls plus longtemps. Et leur analyse a révélé que les hommes, les personnes ayant un niveau d’éducation plus élevé et celles dont le bien-être actuel est plus faible, ainsi que les personnes vivant déjà seules ou avec un seul parent, ont, en moyenne, plus de chances de rester célibataires plus longtemps.

De plus, les chercheurs ont constaté qu’avec le temps, les jeunes adultes qui restent célibataires pendant une longue période connaissent ont tendance à se déclarer moins satisfaits de leur vie que les jeunes en couples et affichent un sentiment accru de solitude.

Travail et réseaux sociaux, ennemis du couple ?

Il faut revenir un peu en arrière pour comprendre comment nous en sommes arrivés à ce scénario. Derrière le déclin de la vie en couple, il y a une série de facteurs sociaux et sociétaux, politiques et économiques. L’augmentation du nombre de jeunes femmes, puis femmes, vivant seules suit ainsi l’augmentation du nombre de femmes actives. Plus récemment, les réseaux sociaux ont contribué à un engagement moindre des nouvelles générations, à des changements radicaux dans les rapports de couple. On assiste également au creusement d’un fossé idéologique croissant entre garçons et filles. Le tout dans un pays – la France - où, désormais, on compte plus de chats (15 millions) que d’enfants (moins de 10 millions).

En mars 2025, la biologiste hongroise Eniko Kubinyi faisait le rapprochement entre ces deux chiffres, dans un article publié par la revue scientifique Current Directions in Psychological Science, écrivant que "Le nombre d’enfants ne diminue pas parce que le nombre d’animaux de compagnie augmente, mais la même tendance se cache derrière les deux phénomènes : la transformation des relations sociales".

Ensemble, mais chacun chez soi...

Le célibat par choix serait donc l’un des changements culturels les plus significatifs du XXIe siècle. Un changement lié au processus d’individualisation de la société. Autre tendance qui croît en parallèle : celle des couples "LAT", pour "living apart together", ou des couples non-cohabitant, qui font plus que chambre à part en ayant chacun leur propre logement.

"Les relations sociales ont besoin de temps, or le temps est désormais une denrée rare… Nous en avons de moins en moins de disponible et nous recherchons des solutions rapides à des besoins complexes", explique l’anthropologue espagnole María José Garrido Mayo. "D’un autre côté, les relations sociales sont idéalisées, surtout les relations de couple… et la réalité ne correspond pas toujours à cette image fantasmée de la vie à deux." Un point de vue que partage l’anthropologue chinois Biao Xiang, directeur de l’Institut Max Planck d’anthropologie sociale en Allemagne. "Pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, l’amour était avant tout une chose pratique, utilitaire. D’abord on se mariait… et c’est seulement ensuite qu’on développait une affection mutuelle. Certains, n’ont d’ailleurs jamais développé ce que nous appelons l’amour.

L'amour, trop idéalisé ?

Aujourd’hui, cependant, les jeunes estiment que la romance devrait être quelque chose de pur. Ils imaginent que l’amour est une affection sincère qui naît des profondeurs du cœur et que tout accord pratique pourrait le contaminer ou le déformer et leur causer de la détresse. Si vous demandez aux jeunes pourquoi ils ne sont pas intéressés par le mariage ou les rencontres, l’une des réponses les plus courantes est le poids émotionnel trop élevé qu’une relation peut avoir."

Pour répondre à cette nouvelle ère de la sologamie, certains imaginent déjà de nouveaux business. Aux États-Unis, un lycéen sur cinq admet qu’il a eu une relation amoureuse avec une intelligence artificielle. Et 42 % affirment que les chatbots agissent déjà dans leur environnement comme amis ou animaux de compagnie. En 2018, Akihiko Kondo, un Japonais de 35 ans, fan de manga, a épousé un personnage virtuel et vit désormais avec elle sous forme d’hologramme. Et pour pouvoir dormir en serrant sa bien-aimée dans ses bras, il a conçu sa propre peluche à son image. Une start-up, Gatebox, propose même de certifier ce type d’union entre humains et créatures virtuelles, sans aucune reconnaissance légale bien évidemment. Ce qui n’a pas empêché 4 000 "solistes" de faire appel à ses services depuis sa création. Autre drôle de business né de la solitude : en Chine, de plus en plus de jeunes Chinois paient pour aller dans un bureau et faire semblant de travailler. Face à la difficulté croissante à trouver du travail, les nouvelles générations préfèrent partager un espace avec d’autres personnes dans le même cas, plutôt que de rester seules à la maison… à appuyer sur le bouton d’une appli pour faire savoir au monde qu’au moins, elles sont toujours en vie.

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