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Grandes Tendances / Inflation / 10/06/2026

Pouvoir d’achat : vit-on moins bien aujourd'hui qu’en 1980 ?

Les chiffres du pouvoir d’achat et de l’inflation ne montrent qu’une partie de la réalité : depuis 1980, la part des dépenses contraintes n’a cessé de croître, tirée par les prix du logement, obligeant les plus modestes à arbitrer sur des dépenses essentielles, comme l’alimentation ou la santé.

Le rayon fruits et légumes d'un supermarché Lidl, à Paris, en septembre 2025 (photo Riccardo Milani/Hans Lucas/AFP).

Jusqu’aux années 1980, plus de la moitié des ménages les plus modestes étaient propriétaires de leur résidence principale en France. En 2013, ils n’étaient plus qu’un sur cinq, selon l’INSEE. Depuis, tous les indicateurs pointent dans la même direction : la primo accession a reculé de plus d’un tiers entre 2019 et 2024 selon l’Observatoire du Financement du Logement, sous l’effet de la hausse des prix et du resserrement du crédit - deux facteurs qui pénalisent d’abord les ménages modestes. La propriété n’est d’ailleurs pas le seul marqueur qui s’est dégradé : plus de la moitié de ces ménages aux revenus les plus faibles après impôts et prestations sociales, déclarent aujourd’hui ne pas avoir les moyens de se payer une semaine de congé hors du domicile.

La dégradation est antérieure au choc inflationniste de 2022-2023, qui n’a fait que l’amplifier. Elle n’est pas non plus un effet de salaire : le SMIC net a progressé en euros constants depuis 1980. Mais le gain réel d’un revenu modeste se mesure à ce qui reste après les charges fixes. Or ces charges, captées pour l’essentiel par le logement, occupent une part croissante du revenu disponible. Pour les ménages modestes, dont la part des dépenses incompressibles pèse davantage dans le budget, l’effet est plus prononcé que pour la moyenne.

Le seul revenu du travail, pour les ménages situés en bas de la distribution, ne suffit plus à soutenir le mode de vie qu’il soutenait il y a quarante-cinq ans.

Deux indicateurs, deux histoires

La difficulté vient d’un écart entre deux récits statistiques. Le premier est celui du pouvoir d’achat global du revenu disponible. Sur longue période, il progresse. C’est l’indicateur le plus cité, le plus commenté, le plus mobilisé dans le débat public. Il mesure une capacité moyenne d’achat à partir du revenu disponible des ménages.

Le second est moins visible, mais il est publié par l’INSEE lui-même : le pouvoir d’achat arbitrable. Il mesure ce qui reste à un ménage une fois acquittées les dépenses qu’il a déjà engagées par contrat ou par nécessité courante (loyer, mensualité d’emprunt, énergie, mutuelle, assurances, abonnements de téléphonie et d’internet…). L’INSEE les regroupe sous l’appellation de dépenses pré-engagées : ce sont des charges difficilement compressibles d’un mois sur l’autre, parce qu’elles sont liées à des engagements signés ou à des besoins de base.

Cette distinction change la lecture. Un ménage peut voir son revenu progresser, tout en ayant moins de marge réelle à la fin du mois. La différence ne tient pas seulement au niveau du revenu, mais à la rigidité croissante des charges qui viennent avant tout arbitrage.

Le pouvoir d’achat global répond à une question : combien les ménages peuvent-ils théoriquement consommer ? Le pouvoir d’achat arbitrable répond à une autre : que reste-t-il une fois les contraintes fixes absorbées ? Pour les ménages modestes, c’est la seconde question qui est importante et devient structurante.

La mécanique de compression

En effet, la part des dépenses pré-engagées dans le revenu disponible a plus que doublé en un demi-siècle : environ un huitième du revenu au début des années 1960, près d’un tiers aujourd’hui. Le logement explique plus des trois quarts de cette hausse.

La différence entre une dépense ordinaire et une dépense pré-engagée tient à sa réversibilité. Un ménage peut réduire certaines consommations d’un mois sur l’autre. Il peut différer un achat, renoncer à une sortie, arbitrer une dépense ponctuelle. Les dépenses pré-engagées, elles, ne se renégocient pas d’un mois sur l’autre sans conséquence. Cette rigidité transforme la structure budgétaire et ne pèse pas de la même manière sur tous les ménages. Pour certains ménages modestes, les dépenses pré-engagées dépassent un tiers du revenu. L’indicateur moyen reste utile, mais il atténue la contrainte des premiers déciles.

Le cas des abonnements télécoms l’illustre. Ils représentent autour de 5 % du revenu des ménages modestes, contre environ 2 % pour les plus aisés. La dépense est faible en valeur absolue, mais élevée relativement au revenu. Le même service, devenu presque indispensable, n’a donc pas le même poids économique selon la position dans la distribution.

À cette structure rigide s’ajoute un effet de prix. L’INSEE le formule elle-même : il n’existe pas une seule inflation mais des inflations. L’indice général mesure une moyenne ; l’institut publie aussi des indices par tranche de niveau de vie, qui montrent que la hausse des prix subie n’est pas la même selon la position dans la distribution. Le constat tient sur longue période : les prix des logements anciens ont été multipliés par 2,3 en métropole entre 2001 et 2020, quand l’indice général ne progressait que d’environ 1,3. La part des dépenses pré-engagées s’élève, et leurs prix progressent plus vite que la moyenne. Le revenu arbitrable se réduit deux fois.

La mécanique d’ensemble est simple : plus le revenu est faible, plus une dépense fixe occupe une part élevée de l’espace budgétaire. Et plus cet espace se rétrécit, plus l’arbitrage se déplace vers ce qui reste encore ajustable.

Le paradoxe alimentaire

L’alimentation fournit l’un des paradoxes les plus visibles. En moyenne, sa part dans le budget des ménages a fortement diminué. Elle représentait environ un quart du budget en 1960, contre 12,3 % en 2024 selon l’INSEE. Or une part alimentaire qui recule est, traditionnellement, un signe d’enrichissement : plus un ménage a de moyens, moins il consacre proportionnellement de revenu à se nourrir. Pris isolément, ce chiffre raconterait donc une amélioration. C’est ici que le paradoxe apparaît : la baisse de la part alimentaire ne signifie pas que l’alimentation ne contraint plus les ménages modestes. Elle signifie que d’autres postes - le logement en tête, qui a pris la place de l’alimentation au premier rang - ont capté une part croissante du revenu, avant même que l’arbitrage alimentaire ne commence.

Le Crédoc indiquait en 2022 que 16 % de la population déclarait ne pas manger à sa faim. Ce chiffre ne doit pas être confondu avec un indicateur INSEE de structure budgétaire, mais il documente un signal social : pour une partie de la population, l’alimentation redevient une variable d’ajustement. La tension est donc double : dans les agrégats, la part alimentaire baisse et dans les situations contraintes, l’alimentation reste l’un des rares postes encore ajustables. C’est précisément parce que le logement, l’énergie ou les assurances sont moins compressibles que la nourriture peut redevenir la marge sur laquelle s’effectue l’arbitrage.

La moyenne dit : l’alimentation pèse moins. Le signal extrême dit : certains ménages n’arrivent plus à manger correctement. Les deux faits ne se contredisent pas. Ils décrivent deux niveaux différents de la même compression.

Quand l’arbitrage touche l’obligatoire

La compression devient plus lisible lorsqu’elle atteint des postes que les ménages ne sont pas censés arbitrer. L’assurance automobile en est un exemple. Elle est légalement obligatoire, pourtant, l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière estimait à 680 000 le nombre de véhicules circulant sans assurance en France en 2022, en hausse continue depuis 2017. Le profil documenté des conducteurs concernés est rarement discuté : ouvriers (21 %), étudiants (19 %), personnes sans activité (20 %), en grande majorité dans les zones où la voiture n’est pas un choix mais la condition d’accès à l’emploi.

Ce chiffre ne dit pas que tous les ménages modestes renoncent à l’assurance, ni que le défaut d’assurance s’explique uniquement par la contrainte budgétaire. Mais il signale un franchissement de seuil : lorsqu’un arbitrage budgétaire touche une dépense légalement obligatoire, on sort du simple ajustement de consommation. Le ménage ne choisit plus entre deux achats, mais il prend le risque de se placer hors du cadre normal d’une obligation de base. C’est un indicateur de contrainte extrême : la compression du revenu arbitrable ne se lit pas seulement dans la réduction de loisirs ou d’achats différables, mais dans des renoncements qui modifient le rapport aux obligations ordinaires.

La santé, autre poste sous tension

La complémentaire santé offre un autre angle de lecture. La DREES estime qu’environ 5 % de la population ne dispose pas de complémentaire santé, soit près de trois millions de personnes selon les périmètres retenus. Le système public couvre déjà les plus pauvres : la complémentaire santé solidaire (CSS) prend en charge les ménages sous un certain plafond, et le "100 % santé" réduit le reste à charge sur les soins essentiels. Le problème ne concerne donc pas les ménages les plus modestes, mais ceux qui sont justes au-dessus du seuil d’éligibilité aux aides, avec des revenus trop élevés pour la CSS, trop modestes pour absorber sans difficulté le coût d’un contrat individuel.

Cette catégorie est précisément celle qui subit le plus la compression du revenu arbitrable. La hausse du coût des mutuelles supérieure à l’inflation y pèse plus fortement qu’ailleurs : retraités modestes hors contrats collectifs, travailleurs précaires, indépendants à revenu faible, ménages proches des seuils d’aide. Pour eux, l’arbitrage peut porter sur une dépense essentielle, avec des effets différés : moindre couverture, report de soins, renoncement à certains postes non pris en charge. Autant de dépenses qui ne relèvent pas du confort.

Ce que la moyenne ne voit pas

Le pouvoir d’achat moyen reste un indicateur nécessaire, mais il ne suffit plus à décrire la contrainte économique vécue par les ménages modestes. Le problème n’est pas que les statistiques publiques seraient aveugles. Au contraire : elles fournissent déjà les outils pour voir la différence, puisque l’INSEE distingue le pouvoir d’achat global et le pouvoir d’achat arbitrable et publie des indices d’inflation par tranche de niveau de vie. Il faut simplement tirer les conséquences de ces distinctions. L’INSEE documente elle-même les limites de ses indicateurs : l’indice des prix exclut le coût d’acquisition des logements occupés par leurs propriétaires, applique des ajustements de qualité sur certains postes, et ne mesure pas en agrégat la diminution silencieuse des quantités vendues à prix constant - phénomène que la DGCCRF a documenté sur les produits de grande consommation et qu’on connaît sous le nom de "shrinkflation" ou "réduflation". Ces choix sont défendables, mais ils signalent que l’inflation officielle peut être inférieure à celle qu’éprouvent les ménages, en particulier les plus modestes.

La question économique n’est donc pas seulement : le pouvoir d’achat a-t-il progressé ? Mais : quelle part de ce pouvoir d’achat reste réellement arbitrable, pour qui, et après quelles charges ? Et si cette compression existe alors que la part salariale dans la valeur ajoutée n’a pas baissé, où la valeur produite par le travail s’est-elle déplacée ?

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