Laurent Guillot :
"Je m’endors avec les problèmes et les questions du jour et je me réveille, parfois, avec des réponses"
Près de 290 000 patients et résidents ont été accompagnés en 2025 dans les établissements d'emeis (le nouveau nom d’Orpea). À la tête de l’entreprise depuis 2022, Laurent Guillot, ingénieur diplômé de Polytechnique, mène un travail de transformation et de transparence. Il répond à notre Coffee talk.
Comment vous réveillez-vous le matin ? Avec un réveil, de la musique, les infos ?
Plutôt avec le soleil en ce moment : je suis réveillé tôt, vers 5 heures. J’aime bien réfléchir un peu avant de me lever : je me suis aperçu que je m’endors avec les problèmes et les questions du jour et que je me réveille, parfois, avec des réponses. Ce n’est pas systématique, mais le cerveau continue de réfléchir pendant la nuit. Et je constate que le matin est, pour moi, la période la plus productive.
Quel est votre premier contact avec l’actualité du jour ?
Une fois levé, je regarde assez vite mes SMS, les réseaux sociaux, mes mails, et puis la radio, sur le chemin du bureau.
Quels réseaux sociaux utilisez-vous ?
Je continue d’aller sur X, mais en passif : je n’y publie rien. J’y reste car j’y ai tous mes abonnements, sur des sujets différents comme les échecs, la science et l’actualité en général. C’est le côté positif : en sélectionnant bien ses sources, ses abonnements, on reçoit beaucoup de choses intéressantes. J’utilise aussi LinkedIn, où nous publions régulièrement des contenus sur l’actualité d’emeis. Je relis évidemment tout et je like, de temps en temps.
Quels sont vos canaux de communication privilégiés ?
J’utilise beaucoup WhatsApp, à titre personnel et professionnel, et les mails.
Avez-vous un émoji favori pour répondre sur WhatsApp ?
Le pouce, le merci avec les mains jointes et surtout le clin d’œil. Leur utilisation, notamment sur WhatsApp, est une façon pour moi de gérer la relation à l’autre en étant plus détendu et professionnel à la fois.
Quel est le dernier contenu que vous avez liké ?
Un post de notre DRH sur un sujet qui est très important pour nous : les violences faites aux femmes et comment notre programme social et solidaire "emeis et moi", peut les accompagner. Ce dispositif propose notamment un hébergement d’urgence, le jour même et pour dix jours, à toute personne nous appelant avant 17 heures. Nous avons 82 % de femmes parmi nos collaborateurs et nous savons qu’un des problèmes majeurs, c’est de pouvoir se reloger en cas de violences intra familiales. Nous avons découvert un jour qu’une de nos collègues dormait dans sa voiture pour ne pas avoir à rentrer chez elle et pour pouvoir continuer à travailler, parce que le dernier lien social qui lui restait c’était évidemment son travail. C’est ce qui nous a motivés à monter ce programme. C’est notre conception de l’entreprise : prendre soin de nos collaborateurs, c’est aussi une façon d’améliorer la qualité du service qu’on rend à nos patients et à nos résidents. Nous ne pouvons pas faire comme si les difficultés de nos collaborateurs à l’extérieur de l’entreprise n’étaient pas de notre responsabilité, parce que nous savons pertinemment que ces difficultés, nos collaborateurs ne les laissent pas à la porte du travail. Notre rôle, c’est de contribuer à améliorer la société au service de l’humain.
Et quel est votre post qui a suscité le plus de réactions ?
Sans doute lorsque j’ai relayé une interview que j’ai donnée aux Échos et dont le titre disait "Il ne serait pas anormal que les personnes âgées mobilisent une partie de leur patrimoine pour financer la dépendance". Certains n’ont retenu que le titre, mais dans l’article j’expliquais que la génération qui arrive en dépendance maintenant, des personnes qui ont entre 80 et 90 ans, est sans doute la génération qui, en termes de patrimoine, est la plus riche de l’humanité. Et lorsqu’on essaye de faire des projections sur la génération d’après, et surtout la suivante, on voit bien que le niveau de richesse ne sera sans doute pas exactement le même. Il faut donc bien imaginer de nouvelles solutions pour financer la grande dépendance, ces deux ou trois dernières années de la vie, pour qu’elles soient de la plus grande qualité possible. Ce ne sont pas des montants considérables, mais aujourd’hui, c’est compliqué parce qu’il faut vendre son appartement pour le faire. En effet, le problème c’est que l’essentiel du patrimoine des personnes âgées est sous forme d’immobilier : il faudrait donc imaginer des solutions pour liquéfier ce patrimoine, c’est-à-dire en rendre liquide, en cash, au moins une partie. Des choses existent, elles peuvent être améliorées et complétées car, selon moi, c’est l’une des solutions à la question du financement du grand âge. Évidemment, pour les plus fragiles, ceux qui n’ont pas de patrimoine, l’État doit prévoir un filet de sécurité.
Quand on a été dans l’œil du cyclone médiatique comme l’a été Orpea avant votre arrivée et avant de devenir emeis, est-ce qu’on est inquiet lorsqu’on a affaire à la presse ?
Depuis mon arrivée, nous nous efforçons, dans nos relations avec la presse mais aussi plus généralement avec toutes nos parties prenantes – les familles, les résidents, les patients, les pouvoirs publics, les politiques… - d’être le plus transparent possible. Mais aussi d’être les plus réactifs possible lorsqu’il y a des choses qui ne vont pas, ce qui peut bien sûr encore se produire, parce que nous avons beau viser la perfection, cela reste un travail d’hommes et de femmes qui peuvent, et c’est normal, parfois faire des erreurs. Rendez-vous compte que, dans une journée, une aide-soignante fait un effort physique deux fois supérieur à celui d’un ouvrier du bâtiment. Ce sont des métiers complexes, physiquement éreintants, moralement difficiles car vous êtes en contact permanent avec les fragilités, parfois la maladie, et la fin de vie. Nos équipes font un travail formidable et je tiens vraiment à le dire et à le répéter. Je regrette juste parfois que l’attitude de transparence ne soit pas toujours justement récompensée.
Quelle est l’information qui, en ce moment, pourrait vous mettre de bonne humeur ?
D’apprendre, justement, que ces métiers sont mieux reconnus. C’est important de donner de la reconnaissance à ces métiers humains, absolument formidables, nécessaires, mais difficiles. On peut dire la même chose des policiers ou des profs également : nous avons un vrai sujet dans notre société à reconnaître à leur juste valeur des fonctions qui sont essentielles pour l’activité, mais qui sont mal rémunérées et surtout qui n’ont pas la reconnaissance sociale qu’ils devraient avoir.
Et quelle info pourrait, à l’inverse, miner votre moral ?
Aucune, je prends les infos comme elles viennent. Je suis d’une nature très optimiste. Sinon je pense que je n’aurais pas pris ce job.
Quel usage faites-vous de l’IA à titre personnel ?
Dès que j’ai une question, de science, d’histoire ou autre, je ne passe plus par Google, je demande à Claude, à ChatGPT, au Chat ou à DeepSeek. Et si la question est complexe, je les fais dialoguer et je compare les réponses. Pour moi, c’est devenu une source d’information gigantesque, comme les podcasts ou les livres.
Avez-vous de réels moments de déconnexion ?
En général, comme je ne dors pas beaucoup en semaine, je profite de la fin de semaine pour déconnecter. J’en profite pour faire du sport, faire mon marché et faire tout ce que je n’ai pas eu le temps de faire durant la semaine. Et le dimanche, souvent, je profite des moments en famille et je lis, avant de me remettre sur les dossiers.
Quelle est votre lecture du moment ?
Je lis un livre passionnant sur les fragilités, Homo fragilis, aux origines évolutives de la fragilité humaine, de Samuel Veissière. C’est un livre qui commence par expliquer d’où vient notre attention aux fragilités, un peu sur le mode d’un livre d’anthropologie, car la condition de survie de l’humanité, c’est de prendre soin des enfants qui, chez les humains, ne peuvent pas immédiatement vivre de façon autonome. Cela induit donc un fonctionnement social et une attention aux fragilités des autres qui est différente de ce qu’on observe chez d’autres espèces. Le livre se termine en expliquant qu’aujourd’hui, il y a dans la société une sorte de compétition pour mettre en avant ses propres fragilités et pour essayer d’obtenir de l’attention, alors qu’il faudrait plutôt essayer de construire, tous ensemble, une forme de résilience collective.
En parallèle je lis aussi un livre d’histoire qui n’a rien à voir : From Hittite to Homer, de Mary R. Bachvarova, une chercheuse américaine, qui explique d’où vient la poésie d’Homère et comment elle a voyagé, dans le monde et le temps.
En général, comment trouvez-vous vos lectures ? Qui vous les recommande ?
J’écoute énormément de podcasts et, très souvent, on y recommande des livres… que j’achète ensuite. J’écoute Storiavoce, consacré à l’histoire, Répliques d’Alain Finkielkraut, Concordance des temps. J’aime aussi beaucoup le Collimateur, un podcast consacré aux questions militaires et stratégiques. Ou encore Le nouvel esprit public, de Philippe Meyer et One Decision, sur la politique internationale.
Quel est l’auteur qui vous a donné, plus jeune, le goût de la lecture ?
Sans doute Céline, avec Voyage au bout de la nuit. C’est une forme d’écriture qui a fait entrer la littérature dans la modernité. C’est un chef-d’œuvre. J’ai aussi beaucoup aimé Lorenzaccio, d’Alfred de Musset, une pièce sur les différents visages que peut avoir une personne. Contrairement à l’expression qui dit que l’habit ne fait pas le moine, là c’est exactement le contraire, l’habit fait progressivement le moine et il devient très difficile de retirer son masque quand on a joué un rôle trop longtemps.
Est-ce qu’il y a un livre que vous aimez offrir, que vous avez offert régulièrement ?
J’adore Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, que j’ai déjà offert à plusieurs reprises. Parce que c’est à la fois de la poésie et à la fois de la philosophie. C’est d’une très grande profondeur et en même temps c’est poétique, ce qui le classe dans une catégorie complètement à part.
Si un auteur devait raconter votre vie, qui pourrait le faire ?
J’ai une vie tout à fait banale qui ne mérite pas d’être racontée. Je vais tourner votre question autrement et vous dire quel est l’auteur de biographie que je préfère ! C’est Stefan Zweig, dont les biographies sont indépassables. C’est à la fois extrêmement bien écrit, extrêmement documenté, fascinant.
Regardez-vous des séries ?
Non et je n’ai pas la télé. Je la regarde juste de temps en temps sur mon ordinateur pour les matchs de foot importants. En effet, j’ai appris lorsque je travaillais au Brésil que pour faire partie de la société brésilienne, il faut absolument regarder le foot. Dans les réunions avec les grands patrons brésiliens, si je n’avais pas ouvert le journal pour connaître les résultats, je me sentais exclu.
Avez-vous un film culte ?
Citizen Kane, c’est extraordinaire. Et j’aime beaucoup tout le cinéma expressionniste allemand, les films des années 1920 à 1930, c’est une petite madeleine de Proust qui me reste de mes études. M le maudit, Metropolis, tous les films de Fritz Lang.
Avez-vous une réplique culte ?
La plupart de mes films cultes sont muets… donc non !
Quelle est votre dernière grande émotion, au théâtre ou à l’opéra ?
Le dernier opéra que je suis allé voir c’est Tosca, à l’Opéra Bastille. C’est toujours magnifique : c’est un spectacle complet, qui vous prend complètement. Je pleure une fois sur deux ! Au théâtre, je suis allé voir Six Personnages en quête d’auteur, de Luigi Pirandello, au théâtre du Vieux-colombier. C’est un classique, une pièce extraordinaire.
Est-ce qu’il y a un musicien, un chanteur, un groupe que vous regrettez de ne jamais avoir vu sur scène ?
Miles Davis. J’ai ses disques mais, d’après ce que j’ai pu voir en film, il avait une présence scénique incroyable. C’est l’un des plus grands musiciens de jazz et je ne connaîtrais jamais cette émotion de le voir jouer.
Si vous aviez la possibilité d’organiser votre propre festival, quelle en serait l’affiche idéale ?
Je ferais une soirée Miles Davis.
Est-ce qu’il y a une chanson que vous pourriez chantonner en allant travailler ?
Ce que je chantonne le plus, c’est Chega de Saudade de João Gilberto. J’ai vécu trois ans au Brésil et j’ai eu la chance de voir deux fois João Gilberto en concert avant qu’il ne décède, une fois à Rio, une fois à São Paulo. La bossa-nova, c’est un mouvement qui combine à la fois le jazz et la musique brésilienne et qui a profondément changé le Brésil après les années de dictature militaire. Quand je suis rentré du Brésil, en 2009, on était en pleine crise ici en France. L’ambiance était dure, tendue. Moi je suis d’un naturel optimiste et c’était compliqué de revenir dans un climat aussi morose. Alors le matin, dans la voiture, je mettais de la samba ou de la bossa-nova avant d’arriver au bureau, pour booster un peu mon humeur. Et depuis, la musique brésilienne m’accompagne toujours.
Est-ce qu’il y a un conseil qu’on vous a donné quand vous avez débuté et qui vous sert encore aujourd’hui ?
J’ai évolué dans un monde d’ingénieurs dans lequel la parole est assez rare. On ne dit pas "tiens, tu pourrais faire ceci, ou cela". En revanche j’ai beaucoup observé les personnalités de talent que j’ai eu la chance de côtoyer. J’ai donc plus appris par mimétisme que par conseil. Ça a commencé quand je suis devenu conseiller technique de Jean-Claude Gayssot, alors ministre des transports. Avec son directeur de cabinet, j’ai vraiment commencé à apprendre la négociation et les relations aux autres. C’était un talent qu’ils avaient. Et puis après, quand j’ai rejoint Saint-Gobain, j’ai beaucoup appris à propos de la gestion des affaires et des hommes en observant Jean-Louis Beffa et en regardant ce qu’il faisait très bien et puis ce qu’il faisait parfois moins bien aussi. Il ne m’a jamais donné de conseils, mais j’ai eu la chance de travailler à ses côtés pendant pratiquement deux ans, et de le voir diriger le groupe, ça a été vraiment une période extrêmement importante et formatrice pour moi.