Le Pen-Mélenchon : le duel de la ruine
Il fallait voir, jeudi, les mines des chefs d’entreprise réunis pour la rentrée du Medef. Sept prétendants à l’Élysée ont défilé à la tribune ; aucun n’a soulevé l’ombre d’un enthousiasme. Édouard Philippe et Gabriel Attal ? Deux anciens Premiers ministres condamnés à traîner, sans oser ni l’assumer ni le renier, le bilan de neuf années de macronisme. C’est-à-dire : une dette abyssale, une industrie convalescente et un état obèse et impotent. L’un promet désormais de défaire ce que son propre camp a fait. L’autre découvre les vertus de la rigueur qu’il n’a pas exercée à Matignon. Le courage ne s’improvise pas à huit mois d’un scrutin. Raphaël Glucksmann cultive le flou comme un art de gouvernement, Bruno Retailleau s’étiole, Marine Le Pen aligne des milliards d’économies aussi spectaculaires qu’invérifiables. Aucun ne parle vraiment à ceux qui créent, investissent, embauchent et payent des impôts.
Pendant que le cours central de Roland-Garros s’ennuyait poliment, un homme avançait. Jean-Luc Mélenchon pointe entre 16 et 17 % d’intentions de vote et se trouve, pour la première fois en quatre candidatures, en position de se hisser au second tour. Ce que l’on prenait pour de l’obstination était une stratégie. À Valence, il l’a proclamé : "La victoire est possible". Il faut, pour une fois, le croire sur parole.
Depuis vingt ans, nos élites se bercent du mot de Talleyrand : "Tout ce qui est excessif est insignifiant". Erreur funeste. Chez Mélenchon, l’excès est une méthode, et l’organisation une arme. Son mouvement est la machine militante la plus disciplinée du pays ; sa campagne numérique écrase toutes les autres ; il agrège une jeunesse déclassée et des clientèles communautaires exacerbées, au risque de fracturer le pacte républicain. Derrière le tribun se cache un stratège froid, qui a lu Gramsci et admiré Chávez.
Son programme est un manifeste de ruine. Faire une croix sur une partie de la dette publique : la France, qui emprunte près de 300 milliards d’euros chaque année, se fermerait elle-même l’accès aux marchés de capitaux. Porter l’impôt sur le revenu au-delà du seuil confiscatoire fixé par le Conseil constitutionnel. Qu’à cela ne tienne il promet de changer la Constitution. Ressusciter l’ISF sous les habits neufs du professeur Zucman. Supprimer des dizaines de milliards d’aides à ces entreprises dont les dirigeants sont des "nuisibles" selon Manon Aubry, des "lamentables" selon le chef lui-même. Désobéir aux traités européens. Et couronner l’édifice par le retour du Plan. Car l’homme l’assume désormais sans fard : "Dans la société collectiviste à laquelle nous aspirons, nous gouvernerons par les besoins". En gros, ce sera le Gosplan à l’heure de l’intelligence artificielle.
Il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas voir le scénario qui s’écrit sous nos yeux : un second tour Le Pen-Mélenchon. Sauf irruption d’un candidat capable de lui disputer la gauche. Deux extrêmes qui récusent la mondialisation, diabolisent l’Europe, ignorent superbement le mur de la dette et dressent une moitié du pays contre l’autre. L’image adressée au monde serait dévastatrice : prime de risque, fuite des capitaux, exode des talents. L’Argentine nous a projeté le film et le Venezuela en a écrit l’épilogue.
Raymond Aron reprochait aux clercs de préférer l’ivresse de l’idéologie aux leçons du réel ; Jean-François Revel a décrit mieux que personne l’aveuglement volontaire des démocraties. Nous y sommes. Cessons de traiter Jean-Luc Mélenchon en histrion ou en tribun de passage : il est l’ennemi le plus déterminé de l’économie française et le mieux préparé. L’heure n’est plus aux querelles d’ego, mais à l’union de tous ceux qui entendent défendre nos libertés, notre souveraineté financière et industrielle et notre pacte social. Cassandre aussi prêchait dans le désert. Mais on sait ce qu’il advint de Troie.