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Pouvoirs / Éditorial / 27/07/2026

L’été meurtrier ?

Navire civil au large d'une plage de Dubaï, immobilisé en raison du blocus du détroit d’Ormuz, le 20 avril 2026 (photo AFP).

Il y a des étés qui bercent et des étés qui basculent. Juillet 1914 avait la douceur des guinguettes : il accoucha du suicide de l’Europe. Août 2007 sentait la crème solaire : il couvait la pire crise financière depuis 1929. L’été 2026, lui, accumule les signaux faibles comme d’autres les nuages d’orage. Et le monde le traverse en somnambule, avec la nonchalance du vacancier sur un champ de mines. Passons ces signaux en revue, non pour céder au catastrophisme, mais parce que les grandes crises naissent toujours de l’addition des imprudences.

Premier signal : le détroit d’Ormuz, jugulaire de l’économie mondiale par où transite un baril sur cinq, est redevenu zone de guerre. La reprise des hostilités entre Téhéran et Washington a déjà coûté des vies américaines ; les missiles iraniens frappent désormais la Jordanie, le Koweït et Bahreïn, alliés des États-Unis. Guerre d’usure, dira-t-on. Mais les guerres d’usure finissent toujours par déraper. Un tir de trop, un pétrolier en flammes, et le baril s’envole, ranimant l’infernale trilogie de 1973 : pétrole cher, inflation ravivée, taux en fusion. Les banques centrales, qui rêvaient de desserrer l’étau monétaire, se retrouveraient prises au piège.

Deuxième signal : l’Ukraine joue son va-tout. Ses nuées de drones, chaque jour plus nombreux et plus sophistiqués, frappent la profondeur stratégique russe - raffineries, dépôts, aérodromes - pour contraindre Vladimir Poutine à revenir à la table des négociations avant l’hiver. Mais un autocrate acculé ne va pas à Canossa. Le risque est qu’il préfère l’irréparable - une frappe nucléaire tactique d’ampleur "limitée" - à l’humiliation. Raymond Aron résumait la guerre froide d’une formule : "Paix impossible, guerre improbable". L’été 2026 menace d’inverser la seconde proposition.

Troisième signal : Washington vient d’autoriser, décision baroque, l’Arabie saoudite à accéder à l’énergie nucléaire, donc à l’enrichissement d’uranium - ce que l’Amérique refuse, à juste titre, à l’Iran. Offrir cette boîte de Pandore à l’ennemi héréditaire de Téhéran, c’est institutionnaliser la course à la bombe dans la région la plus inflammable de la planète.

Quatrième signal : la France aborde l’épreuve en équilibriste désarmé. Il faudra arracher 30 à 35 milliards d’euros d’efforts dans un budget que les parlementaires examineront en candidats plutôt qu’en législateurs, chacun se réfugiant derrière les postures présidentielles au détriment de l’intérêt général. Pendant ce temps, la dette française se paie au-dessus de 4 % ; du jamais-vu depuis 2009. Chaque semaine perdue en palinodies renchérit la facture et rétrécit les marges de manœuvre. Car les investisseurs, eux, ne votent pas : ils vendent.

Cinquième signal, le plus troublant : les marchés financiers contemplent ce chaos avec des lunettes roses. Dopés aux promesses de l’intelligence artificielle, ils affichent des valorisations sans rapport avec le niveau des taux ni avec le rendement des emprunts d’État. Primes de risque écrasées, volatilité anesthésiée : le bal des somnambules bat son plein, et jamais l’écart entre le prix des actifs et le prix du risque n’a paru aussi béant.

Bossuet moquait déjà ces aveuglements : "Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes". Les investisseurs feraient d’ailleurs bien de consulter leur calendrier : la mi-août leur est une date fatidique. C’est un 15 août, en 1971, que Richard Nixon suspendit la convertibilité du dollar en or, faisant voler en éclats l’ordre monétaire de Bretton Woods ; c’est à la mi-août 2007 que la tempête des subprimes s’abattit sur la planète financière, contraignant la Fed à intervenir en urgence. Les krachs aiment les anniversaires.

Ajoutons les canicules qui écrasent les récoltes, éprouvent les réseaux électriques et rappellent que le thermomètre aussi peut sortir de l’échelle, et le tableau est complet. Ormuz, Kiev, Riyad, Bercy, Wall Street : cinq mèches – au moins - courent vers le même baril de poudre. Chacune peut s’éteindre. Une seule suffit.

En juillet 1914, au lendemain de Sarajevo, les chancelleries européennes partirent en villégiature, persuadées d’avoir le temps. Cinq semaines plus tard, l’Europe se suicidait. L’Histoire, elle, ne prend jamais de vacances : elle profite des nôtres.

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