Le triomphe de la médiocrité
"Faites-moi de bonne politique, je vous ferai de bonnes finances." La maxime du baron Louis, qui rétablit en 1814 le crédit d’un pays vaincu en honorant jusqu’aux dettes de l’Empire, se vérifie aujourd’hui à l’envers. Le projet de budget pour 2027 en livre la version dégradée. Faites-moi de médiocre politique, je vous ferai de médiocres finances.
Médiocre, l’ambition. Les 54 milliards d’euros d’effort affichés ne ramènent le déficit que de 5,4 % à 5 % du PIB, quand la dette en atteindra près de 122 % fin 2027. Médiocres, les recettes. L’exécutif attend 800 millions d’une taxe alourdie sur les concessionnaires d’autoroutes et 200 millions d’une autre, inédite, sur la pâte à tartiner. Il va jusqu’à ponctionner les avoirs en déshérence gardés par la Caisse des dépôts, tel un ménage surendetté qui retourne les coussins du canapé pour y chercher de la monnaie. Médiocres, les économies, passées au rabot sur les pensions et le point d’indice, faute de courage pour réformer l’État.
Médiocres jusqu’aux hypothèses. Le Haut Conseil des finances publiques juge optimiste la croissance de 1 % sur laquelle tout repose et très peu vraisemblable le retour du déficit sous 3 % en 2029. Ce gouvernement ne gère même plus les deniers publics. Il quémande, en fait, un compromis au rabais, digne de la Quatrième République finissante, auprès d’un personnel politique lui aussi médiocre. Un compromis qui ne sera réalisable qu’au prix des derniers renoncements possibles. En 1958, six mois avaient suffi au général de Gaulle pour faire adopter le plan Rueff, qui allait redresser des comptes à la dérive. Les six mois de règne qui restent à Emmanuel Macron avant la présidentielle s’annoncent marqués par la petitesse et l’indigence.
Cette médiocrité n’a échappé à personne. Ni aux entreprises, qui subiront pour la troisième année une surtaxe dite exceptionnelle. Ni aux ménages qui verront les allocations familiales gelées. Ni aux retraités dont les pensions seront sous-indexées. Ni surtout aux investisseurs, qui ont hissé le rendement de l’OAT à dix ans jusqu’à 4,98 % en séance, vendredi dernier ; un sommet depuis 2002. "La politique de la France ne se fait pas à la corbeille", clamait le général de Gaulle. En revanche, elle s’y défait. Le Trésor devra lever 340 milliards d’euros l’an prochain auprès de prêteurs qui lui réclament déjà 150 points de base de plus qu’à l’Allemagne, un écart inconnu depuis la crise de l’euro. La France emprunte désormais plus cher que l’Italie. La charge de la dette représente plus de la moitié du déficit de l’État…
Le danger véritable est politique. À moins de sept mois de la présidentielle, ce budget offre aux électeurs indécis le meilleur argument en faveur des partis populistes. Puisque le cercle de la raison gouverne si mal, se disent-ils, cela ne pourra pas être pire avec les activistes de la déraison. Et pourtant ce sera pire. Édouard Herriot l’a appris à ses dépens, il y a tout juste un siècle, quand le Cartel des gauches s’est fracassé sur le fameux "mur d’argent". Un pays qui vit à crédit ne peut s’offrir ni l’aventure ni l’isolement. La Banque centrale européenne ne volera pas au secours d’un État qui aura tourné le dos à ses engagements. Le jour où les démagogues de tous bords voudront financer leurs promesses, plus aucun investisseur ne prêtera à la France, sinon à des taux d’usurier et sous tutelle.
Le baron Louis professait aussi qu’un État qui veut avoir du crédit doit tout payer, même ses sottises. Celles de 2027 nous seront facturées au prix fort. N’en doutons pas ! Les Français paieront cher la médiocrité et la lâcheté de ceux qui les gouvernent. La première a fabriqué ce budget. La seconde a conduit le pays au bord du précipice. Car la maxime du sage baron sur la bonne politique se lit dans les deux sens : les mauvaises finances finissent toujours par enfanter la pire des politiques.