État de droit et droit à l’état
La France a repris un titre que personne ne lui disputait, celui de championne d’Europe des prélèvements obligatoires. Eurostat les chiffre à 46 % du produit intérieur brut en 2025, et la Cour des comptes à 1 305 milliards d’euros, en hausse de 51 milliards sur un an. Là où le Danemark et la Belgique ont allégé sans difficulté la pression fiscale, nous l’avons alourdie de près d’un point, avec 23 milliards de hausses d’impôts et de cotisations, du jamais vu depuis 2013. François Ecalle, qui lit les comptes publics mieux que Bercy, prévient que la France restera "hors concours" longtemps et qu’il faudra encore augmenter les prélèvements.
La mécanique est simple. La dépense publique progresse, tirée par la charge de la dette, qui franchira les 100 milliards d’euros dès 2028 et deviendra le premier budget de la nation, devant l’école et les armées. Pour la financer, l’État tape sur les entreprises, dont la surtaxe a rapporté 7,5 milliards, et sur les ménages à travers leur facture d’électricité. Quand les vivants ne suffisent plus, il se tourne vers les morts, dont les successions sont taxées chez nous comme presque nulle part ailleurs. L’impôt nourrit la dépense, qui réclame l’impôt, et l’on appelle cela une politique…
Près de la moitié de la richesse que la nation produit chaque année disparaît ainsi dans ce que Bastiat appelait "la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde". Les cinq points de PIB qui nous séparent de la moyenne de la zone euro représentent quelque 140 milliards d’euros par an. Cette somme, captée pour faire vivre l’administration, respecter des normes, et payer des fonctionnaires en surnombre, n’ira pas aux laboratoires, aux usines, aux universités ou à la formation des jeunes dont dépend la prospérité de 2040.
C’est l’argent que l’on ne voit pas, celui qu’un entrepreneur n’investira jamais et qu’un chercheur attendra en vain. Au-delà d’un certain seuil, l’impôt cesse de financer l’avenir pour entretenir le passé. Nous avons franchi ce seuil depuis longtemps et nous continuons d’avancer, avec l’assurance d’un somnambule.
Reste la question qui fâche. Montesquieu écrivait que les revenus de l’État sont "une portion que chaque citoyen donne de son bien pour avoir la sûreté de l’autre". Les Français donnent la moitié de ce qu’ils créent. Ont-ils au moins la sûreté du reste ? Les urgences soignent maintenant sur des brancards. La justice juge avec des années de retard dans un pays dont les prisons débordent. L’école, premier employeur de la nation, voit reculer ses classements et défiler ses lycéens. Les commerçants regardent piller leurs vitrines sans qu’une police épuisée puisse intervenir. Quant aux armées, malgré un budget revu à la hausse, elles abordent l’ère des drones, des satellites et du cyber avec une génération de retard.
On nous parle beaucoup d’État de droit, à propos des mesures prises pour que les cortèges ne dégénèrent pas, et l’on en reparlera jeudi 5 novembre, quand l’intersyndicale et les étudiants défileront. Mais curieusement, personne ne parle du "droit à l’État". Celui que peut exiger un contribuable qui abandonne la moitié de ce qu’il gagne. Ce droit-là est devenu une fiction, au même titre que l’État de Bastiat.
Un assureur qui augmenterait ses primes tout en cessant de couvrir les sinistres aurait perdu ses clients depuis longtemps. L’État français a sur lui cet avantage que ses sociétaires ne peuvent pas résilier leurs polices. Ils peuvent en revanche voter, et ils ne demandent plus combien ils paieront. Ils demandent, à juste titre, où passe leur argent. Les candidats à l’Élysée qui alignent déjà beaucoup de promesses – sans doute trop - feraient bien de préparer leur réponse.