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Story de la semaine / Succession / 12/10/2026

EssilorLuxottica face à l’héritier qui tire contre son camp

En rompant avec l’homme choisi par son père, Leonardo Maria Del Vecchio a ouvert une crise de gouvernance chez Delfin, premier actionnaire d’EssilorLuxottica et aggravé la chute du titre.

Leonardo Maria Del Vecchio, en mai 2025 à New York (photo Ilya S. Savenok/Getty Images/AFP).

Mercredi 16 septembre, à Milan, un journaliste a demandé à Leonardo Maria Del Vecchio si la paix avec Francesco Milleri, le patron d’EssilorLuxottica, était proche. "S’il ramène le titre à 300 euros, oui", a répondu le fils du fondateur de Luxottica. Le lendemain, Kepler Cheuvreux a abaissé sa recommandation sur EssilorLuxottica d'"acheter" à "alléger" et l’action a terminé à 141,44 euros. Elle en valait 143 euros le 27 juin 2022, jour de la mort de Leonardo Del Vecchio.

Quatre années de hausse ont été effacées, alors que le CAC 40 a gagné plus de 35 % dans l’intervalle. Le numéro un mondial de l’optique venait pourtant de publier un semestre record, avec des ventes en progression de 9,7 % et une marge opérationnelle ajustée de 18,6 %. L’héritier n’a pas provoqué cette chute, entamée neuf mois avant sa colère. En revanche il l’a à la fois aggravée et privée de plancher en infligeant au titre une "décote de gouvernance".

Une succession sans successeur

Leonardo Del Vecchio, l’orphelin devenu deuxième fortune d’Italie, a passé les dernières années de sa vie à verrouiller l’avenir de son empire. À sa mort, à 87 ans, il a laissé six enfants nés de trois unions. Sa veuve, Nicoletta Zampillo, qu’il avait épousée deux fois, et le fils de celle-ci, Rocco Basilico, ont complété le cercle des héritiers. Chacun des huit a reçu 12,5 % de Delfin, la holding luxembourgeoise qui porte aujourd’hui 32,4 % d’EssilorLuxottica et un bloc de participations financières italiennes, dont 17,5 % de Monte dei Paschi di Siena. Mais, de fait, aucun de ses héritiers n’a reçu le commandement.

Les statuts de Delfin ont confié la gestion à un conseil de cinq membres nommés sans limite de durée. Les héritiers n’y siègent pas et seule leur unanimité permettrait de le remanier. Ce conseil a porté à sa présidence Francesco Milleri, en invoquant les indications du fondateur. Le consultant informatique, entré chez Luxottica en 2007, dirigeait déjà EssilorLuxottica. Ami de longue date de Nicoletta Zampillo, il s’était rendu indispensable au patriarche. Le testament lui a légué, de surcroît 2,15 millions d’actions du groupe, dont 1,7 million attendent encore leur destinataire faute de succession close et notamment d’un accord des héritiers.

Le dispositif devait protéger le groupe EssilorLuxottica des querelles de famille. Il leur a, au contraire, offert un terrain inépuisable. Depuis quatre ans, les huit ne sont jamais parvenus à s’entendre ni sur les dividendes ni sur une révision des statuts. La seule exception a été l’accord trouvé il y a une semaine pour apporter les titres MPS à l’offre d’Intesa, sur les conseils de la banque Lazard. Delfin gagne environ 1,5 milliard d’euros par an et n’en reverse que le minimum statutaire de 10 %, soit moins de 19 millions par héritier. Leonardo Maria, 31 ans, quatrième enfant du fondateur, a bâti hors du groupe un family-office investi dans la presse, la restauration et les boîtes de nuit, au prix d’une dette personnelle supérieure au milliard d’euros. Il possède une fortune de plusieurs milliards qui ne lui rapporte presque rien. En tout cas pas suffisamment pour payer les intérêts de ses dettes personnelles…

L’allié devenu cible

Au début de cette année, le jeune homme a cru tenir la solution : il a proposé de racheter pour dix milliards d’euros les parts de son frère Luca et de sa sœur Paola, ce qui aurait porté la sienne à 37,5 %. À ce moment-là, Francesco Milleri était son meilleur soutien. En mars dernier, Leonardo Maria a donc affirmé au Financial Times sa pleine confiance dans le PDG pour accomplir la vision de son père. Le 27 avril, six associés sur huit ont approuvé l’opération. Le lendemain, devant les actionnaires d’EssilorLuxottica réunis à Paris, Milleri a estimé que "simplifier est toujours une bonne chose". Tout semblait donc bien parti.

Les trois établissements bancaires pressentis (BNP Paribas, Unicredit et Intesa) étaient prêts à avancer 11 milliards d’euros, à la seule condition que Delfin fournisse une lettre de confort. En juin, le conseil de la holding l’a refusée. Milleri a voté pour et s’est retrouvé en minorité face à Romolo Bardin, le directeur général de Delfin. Le projet de Leonardo Maria est donc tombé à l’eau le 30 juin, à l’échéance des contrats. Non seulement il a échoué dans sa tentative de prendre le pouvoir, mais en plus cet échec a entraîné le déclenchement d’un break-up fee (indemnité de rupture) de 500 millions d’euros, que Luca et Paola lui ont aussitôt réclamé, avec la perspective d’un arbitrage de dix-huit mois.

La logique désignait Bardin comme adversaire. Leonardo Maria, qui s’est estimé trahi selon Milano Finanza, a choisi de se retourner contre Milleri. Le 25 août, la presse italienne a publié la lettre par laquelle il quitte la présidence de Ray-Ban et la direction de la stratégie du groupe (celle-ci étant très symbolique). Il y dénonce une gestion "distante" et "impersonnelle". Son demi-frère Rocco Basilico, l’un des artisans du partenariat avec Meta, était parti en janvier. Plus aucun héritier ne siège donc à la direction du groupe. Le 6 septembre, le démissionnaire a prévenu que la reconduction du PDG n’avait rien d’acquis. Francesco Milleri "ne peut décider seul", affirme-t-il, sans quoi Delfin s’appellerait "Milfin".

Un euro de baisse, un an de dividendes

Entre le cours record de 323,80 euros atteint en novembre 2025 et la fin août, le titre EssilorLuxottica a perdu la moitié de sa valeur pour des raisons d’abord industrielles. La Bourse avait valorisé le lunetier comme un champion technologique après le succès des Ray-Ban Meta. Elle a déchanté en voyant Google et Apple s’avancer sur ce terrain, puis les régulateurs européens s’inquiéter des questions liées au respect de la vie privée. La direction a elle-même conduit les analystes à réduire leurs prévisions de ventes pour 2026.

Leonardo Maria Del Vecchio et son demi-frère Rocco Basilico, entourant Sharon Stone, en 2021 à New York (photo Dia Dipasupil/Getty Images/AFP).

À partir de la fin août, les questions de gouvernance sont venues s’ajouter à la prudence des analystes. Dans les jours qui ont suivi la démission de Leonardo Maria Del Vecchio, le groupe a lancé en signe de confiance un rachat de cinq millions d’actions. Le titre valait alors autour de 160 euros. Trois semaines plus tard, il en valait 141. Entre-temps Alessandro Cuglietta, l’analyste de Kepler Cheuvreux a ramené l’objectif de cours de 244 à 135 euros, en invoquant les lunettes connectées, mais aussi l’incertitude de gouvernance chez Delfin et les questions qu’elle pose sur la direction du groupe. Vingt-trois analystes sur vingt-sept recommandaient encore l’achat après cette note, sans que le cours trouve de plancher.

Pour la famille, l’addition se calcule aisément. La participation de Delfin dans le lunetier valait plus de 48 milliards d’euros au sommet de novembre dernier. Elle en valait 21 milliards le 17 septembre dernier, soit 3,4 milliards de moins pour chacun des huit héritiers. Chaque euro perdu par l’action retire près de 19 millions à chacun, autant que le dividende que la holding lui verse en une année. Leonardo Maria paie le même prix que les autres, avec une circonstance aggravante : il est le plus exposé auprès des banques, et la part qu’il veut loger dans une société italienne à son nom, où elle pourrait garantir des emprunts, vaut d’autant moins que le cours recule. Le même homme qui réclame un cours de 300 euros contribue à éloigner, par ses déclarations, le prix dont dépend son propre crédit.

Le front qu’il a soudé

L’offensive visait à isoler le PDG. Elle a produit l’effet inverse. Le 9 septembre, le conseil d’EssilorLuxottica a réaffirmé à l’unanimité sa pleine confiance dans Francesco Milleri et dans son directeur général délégué, Paul du Saillant. Romolo Bardin, qui s’était opposé à Milleri en juin, a voté avec les autres. Dans la foulée, vingt dirigeants du groupe ont signé une lettre aux salariés pour défendre leur patron, démarche inhabituelle dans une société du CAC 40. Milleri a alors jugé ces polémiques "inutiles et infondées", confiant à l’agence italienne Ansa qu’il a toujours cherché à aider le jeune homme et qu’il le ferait encore.

La famille n’est pas plus tendre. Le 29 septembre, le tribunal d’arrondissement de Luxembourg a accordé à Delfin six mois de plus, jusqu’au 30 mars 2027, pour faire jouer la préemption sur les parts de trois héritiers qui veulent les transférer à leurs sociétés personnelles. Seul des trois à s’y opposer, Leonardo Maria plaidait pour trois mois au plus. La holding était appuyée à l’audience par Parsus et Lufin, les véhicules luxembourgeois de Paola et de Luca. Ces deux-là ont déjà obtenu pour eux-mêmes le transfert qu’ils contribuent à retarder pour leur frère.

Cinq jours plus tôt, à Agordo, berceau de Luxottica, Leonardo Maria disait voir "les premiers signes d’un véritable dialogue" entre associés. Au lendemain du jugement, il a ironisé sur X. "Le Luxembourg n’a rien à envier à notre pays, si ce n’est son système fiscal", a écrit celui qui dit vouloir rapatrier ses capitaux en Italie. Sa mère a pris son parti au printemps dans le différend qui l’oppose à Rocco Basilico.

Le rendez-vous de l’assemblée

Le 20 avril 2027, les actionnaires d’EssilorLuxottica se prononceront sur quatre mandats d’administrateur qui arriveront alors à échéance. Il s’agit de ceux de Francesco Milleri, de Paul du Saillant, de Jean-Luc Biamonti (administrateur référent) et de Marie-Christine Coisne-Roquette. Leonardo Maria Del Vecchio prétend que la majorité des associés de Delfin décidera du sort du PDG le moment venu. Les statuts disent autre chose. Le vote de la holding, plafonné à 31 % des droits, est arrêté par son conseil de cinq membres, que préside Milleri. Ce conseil a mis son président en minorité pour la première fois en juin, et c’était contre l’héritier. Il faudrait l’unanimité des huit actionnaires de Delfin pour lui retirer la main… et elle n’a jamais été réunie en quatre ans.

Il ne reste donc à Leonardo Maria que la possibilité de parler. Chacune de ses déclarations pèse sur un capital dispersé à plus de 60 % entre des fonds internationaux, attentifs aux agences de conseil en vote. Celles-ci goûtent peu le cumul des fonctions de président et de directeur général. Le contestataire peut ainsi fragiliser un renouvellement, sans pouvoir choisir le remplaçant.

Mais d’une certaine manière la direction du groupe est duale. Paul du Saillant, numéro deux du groupe, incarne l’équilibre franco-italien trouvé après la crise de gouvernance de 2019, quand le camp Essilor refusait de voir Milleri prendre les commandes. Il dirige avec Francesco le groupe aux racines franco-italiennes, qui a réalisé ces dernières années d’importants investissements des deux côtés des Alpes pour renforcer leur ancrage technologique et industriel.

En attendant, Leonardo Maria Del Vecchio dit travailler à un accord global sur la succession. Si les huit s’entendaient cet automne pour réformer les statuts de Delfin, il aurait gagné son pari et rendu à la famille la maîtrise de son vote. La réunion des associés familiaux, espérée avant la fin du mois, servira de test, à la veille de l’assemblée de Monte dei Paschi du 29 octobre où Delfin pèse 17,5 %. Le juge luxembourgeois a ajouté sa propre échéance. Le délai de libération potentielle des parts, pour que leur détention soit redescendue au niveau des holdings personnelles, expire le 30 mars, trois semaines avant l’assemblée des actionnaires d’EssilorLuxottica.

Au cours actuel, le titre devrait plus que doubler pour retrouver le prix que l’héritier exige de Milleri. Il y parviendra d’autant moins que son premier actionnaire offre au marché le spectacle de ses divisions. Alessandro Minichilli, professeur à la Bocconi cité par Bloomberg, prévient que ces tensions dureront tant que les associés de Delfin n’auront pas concilié leurs intérêts. Leonardo Del Vecchio a légué à ses héritiers une fortune et un règlement. Son quatrième enfant apprend à ses dépens qu’on ne réécrit pas le second en dépréciant la première.

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