Classement PISA, le thermomètre d’un pays qui perd ses savoir-faire
En France, on forme à la gestion, au commerce, au droit, aux sciences humaines et sociales, mais moins qu’ailleurs aux sciences et aux techniques. Et si le problème de notre école n’était pas le niveau… mais l’orientation et le diplôme ?
Le classement PISA de septembre a fait les gros titres : les scores des pays développés y touchent un plancher, et dix-neuf pays de l’OCDE font mieux que la France en lecture comme en mathématiques. Ce déclassement est la partie visible d’un mouvement plus long, celui d’un pays qui a perdu, en un demi-siècle, une part de ses savoir-faire, au moment même où il veut rebâtir ses usines, ses centrales et son industrie de défense. Le nouveau réacteur nucléaire de Flamanville, raccordé au réseau en 2024 avec douze ans de retard, en a donné la mesure.
Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, les élèves de quinze ans ont obtenu en 2025 les scores de lecture et de mathématiques les plus bas depuis la première enquête PISA, en 2000. En dix ans, la lecture a perdu 28 points, l’équivalent, selon l’organisation, d’une année et demie d’apprentissage. En France, la part des très bons élèves en mathématiques a été divisée par trois en vingt ans : elle n’est plus que de 5 % aujourd’hui. Sur une même dictée, les élèves de CM2 font deux fois plus de fautes qu’en 1987, d’abord en grammaire. La dégradation atteint les portes des grandes écoles : en 2024, le jury du concours Mines Ponts relevait chez ses candidats que "l’orthographe et la syntaxe sont souvent défectueuses".
Les causes avancées d’ordinaire tiennent à l’école elle-même : les écrans, les méthodes, la formation des maîtres, l’empilement des réformes. Elles sont réelles. Mais l’école prépare à un monde du travail et c’est lui qui a le plus changé : près d’un emploi sur trois était industriel en 1975, à peine un sur neuf aujourd’hui.
Le temps des grands programmes
Dans les années 1960 et 1970, la France lance coup sur coup Concorde et Airbus, la fusée Ariane, le TGV, le rattrapage du réseau téléphonique. Le plus lourd est le programme nucléaire. Accéléré en 1974 par le plan Messmer, il fait démarrer la plupart des réacteurs du parc actuel entre 1977 et 1992 : en quinze ans, le pays conçoit, fabrique, soude et met en service l’essentiel de ses centrales. Un tel rythme suppose des ingénieurs, et plus encore des techniciens et des ouvriers qualifiés en grand nombre.
Ils sortent des collèges d’enseignement technique avec un CAP, des écoles d’apprentissage des grandes entreprises, des centres de formation pour adultes. Ils achèvent leur formation à l’usine, auprès des anciens, et à leurs côtés apprennent le vocabulaire du métier : chaque outil, chaque défaut, chaque réglage a son nom.
Du métier au diplôme
Depuis 1975, l’industrie a perdu 2,2 millions de postes salariés. Son poids dans la richesse produite a été divisé par deux, d’environ 22 % en 1970 à 10 % aujourd’hui, un recul que l’Insee attribue surtout aux gains de productivité, qui ont fait baisser ses prix par rapport au reste de l’économie. Avec la mondialisation, les groupes industriels français ont grandi ailleurs : ils emploient désormais davantage hors de France que chez eux, 2,3 millions de salariés à l’étranger en 2023 contre 1,7 million en France.
Le travail est passé de l’usine au bureau, et l’école a suivi. La loi d’orientation de 1989 fixe à la Nation un double objectif : conduire en dix ans toute une classe d’âge au moins au niveau du CAP ou du BEP, et 80 % au niveau du baccalauréat. Trois jeunes sur dix obtenaient le bac au milieu des années 1980, huit sur dix en 2022. Au-delà du bac, un tiers des diplômés français de niveau licence a été formé au commerce, à la gestion et au droit, un quart aux lettres et aux sciences humaines et sociales, moins d’un sur cinq aux sciences et aux techniques, contre près d’un sur quatre en moyenne dans l’OCDE. Tous niveaux confondus, l’ingénierie, l’industrie et la construction forment à peine 12 % des diplômés français, contre 22 % en Allemagne et 23 % en Russie. D’autres en ont fait une politique d’État : la Chine a relancé en 2018 son programme d'"ingénieurs d’excellence", la Russie ouvrait en septembre la troisième vague de ses "écoles d’ingénierie avancée".
Réformes du bac en séries
Au lycée, la réforme du baccalauréat entrée en vigueur en 2019 a fait des mathématiques une option. Près de neuf élèves de terminale générale sur dix en étudiaient avant elle ; à la rentrée 2022, à peine plus d’un sur deux. Pour un pays qui manque d’ingénieurs et de techniciens, c’est une catastrophe. Dès 2023, l’État a dû rétablir des mathématiques obligatoires en première. La voie professionnelle, elle, traîne selon la Cour des comptes une "image de relégation". Après la troisième, 59 % des enfants d’ouvriers y ont été orientés, contre 16 % des enfants de cadres, d’après le Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications), qui a suivi des jeunes sortis d’études en 2017. Elle manque aussi de places : à la rentrée 2023, près de 12 000 élèves qui l’avaient demandée se sont retrouvés sans affectation, près de la moitié dans quatre académies seulement, autour de Paris, de Lyon et de Marseille.
Avec le métier s’efface une langue : un savoir-faire qu’on cesse de pratiquer perd ses mots, puis ses héritiers. L’école enregistre la même érosion. En 1995, le ministère a fait repasser à des milliers d’élèves les épreuves du certificat d’études de 1923 à 1925, conservées aux archives de la Somme. Les élèves de 1995 maîtrisaient moins bien le vocabulaire et résolvaient deux fois moins souvent les problèmes de calcul. L’histoire et la géographie, dont les programmes avaient trop changé, étaient restées hors de la comparaison. Un sondage OpinionWay comble le vide à sa manière : fin 2023, à peine plus d’un jeune de 16 à 24 ans sur deux situait le début de la Révolution française en 1789, et moins d’un sur quatre l’abolition de la peine de mort en 1981.
La machine entre au bureau
En octobre, une étude de la Banque de France et d’HEC Paris a comparé l’embauche des jeunes selon l’exposition de leur métier à l’intelligence artificielle générative. Entre la fin de 2022 et mars 2026, les recrutements en CDI des 21-29 ans ont reculé d’environ 28 % dans les métiers les plus exposés : traducteurs, journalistes, techniciens des opérations bancaires, développeurs informatiques. Dans les moins exposés, comme les infirmiers ou les ouvriers qualifiés du bâtiment, la baisse se limite à 8 %. Les métiers qui résistent sont ceux qui demandent, selon les auteurs, "l’expertise tacite, la présence physique ou les interactions humaines". Ils se gardent de conclure, d’autres chocs ayant frappé les mêmes emplois au même moment, mais pointent un risque : si l’on confie moins de tâches aux débutants, le métier cesse de s’apprendre sur le terrain.
Dans le même temps, l’industrie et l’énergie réclament des savoir-faire que l’école a cessé de privilégier. La filière nucléaire prévoit ainsi de recruter quelque 100 000 personnes en dix ans, aux deux tiers des techniciens, du CAP au bac + 3. Le plan pour l’emploi dans l’industrie de défense en prévoit autant d’ici 2030, dont 70 000 pour remplacer des départs à la retraite, et situe ses besoins les plus pressants chez les techniciens et les ouvriers qualifiés. Selon l’enquête annuelle de France Travail, les employeurs anticipent des difficultés pour 44 % de leurs projets d’embauche en 2026. Chez les soudeurs, la proportion monte à 71 %, chez les chaudronniers à 78 %.
Sur le chantier de l’EPR de Flamanville, la perte de savoir-faire s’est ajoutée à d’autres erreurs. Premier réacteur neuf construit en France depuis ceux de Civaux, à la fin des années 1990, il voit son premier béton coulé en décembre 2007, pour une mise en service prévue en juin 2012. Il est raccordé au réseau en décembre 2024 et atteint sa pleine puissance un an plus tard. Annoncée en 2006 à 3,3 milliards d’euros, sa construction était estimée à 12,4 milliards en 2019 ; frais financiers compris, la Cour des comptes chiffre aujourd’hui le coût total à près de 24 milliards. Le rapport que Jean-Martin Folz remet à EDF en 2019 impute la dérive à des estimations initiales "irréalistes", à un chantier lancé quand l’ingénierie de détail était "à peine entamée", à l’absence d’un chef de projet clairement identifié. Il constate aussi "une perte de compétence certaine de la plupart des acteurs concernés", faute de chantiers et du fait des départs en retraite, et signale "de vraies pénuries de soudeurs qualifiés". Le pays qui avait mis en service l’essentiel de son parc en quinze ans a mis dix-sept ans à construire un réacteur de plus.
Ce qui ne s’achète pas
Le mouvement reste réversible. Les diplômés du supérieur français demeurent dans la moyenne de l’OCDE pour la maîtrise de l’écrit et la voie professionnelle retrouve des candidats. Le pays, qui a vu Pechiney passer sous le contrôle du canadien Alcan en 2003, Arcelor sous celui de l’indien Mittal en 2006 et les activités énergie d’Alstom rejoindre l’américain General Electric en 2015, veut aujourd’hui relancer son industrie. L’État y consacre 54 milliards d’euros avec le plan France 2030.
L’argent se trouve, les usines se construisent, les brevets s’achètent. Les compétences, elles, se forment, et à leur propre rythme. France 2030 vise 400 000 personnes formées chaque année aux métiers d’avenir à la fin de la décennie ; en 2024, il en formait le quart. Un enfant qui entre en sixième cette année sortira technicien supérieur en 2035 au plus tôt, ingénieur en 2038. Or, selon les projections de France Stratégie et de la Dares, neuf postes à pourvoir sur dix serviront d’ici là à remplacer des départs en fin de carrière.
L’urgence est donc de transmettre avant les départs : une entreprise peut financer du tutorat, elle ne rachète pas vingt ans de métier une fois partis ceux qui les avaient. Avec eux s’en va aussi un savoir passé d’une génération à l’autre, avec ses mots et son histoire. Jusqu’en 1932, le ministère chargé de l’école s’appelait celui de l’Instruction publique. Trente-cinq ans plus tard, l’émission Bibliothèque de poche de Michel Polac allait à la rencontre de bergers de Provence qui lisaient. L’un d’eux, Jean Noé, berger dans la Crau, n’avait pas dépassé l’école communale, où il était "surtout doué pour les mathématiques et les sciences". Il préférait "le doute de Descartes" à la sagesse de Montaigne, et disait de la lecture : "Ce n’est pas la quantité qui compte, ni même parfois peut-être la qualité, mais c’est surtout l’usage qu’on en fait […], la maturation, puis ce qui ressort après."
Cette profondeur, Simone Weil la savait fragile. En 1943, à Londres, la philosophe, qui s’était fait embaucher comme ouvrière chez Alstom et chez Renault en 1934 et 1935, écrivait dans L’Enracinement que "de tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé". Elle s’inquiétait d’une instruction qui fait réciter sans relier au monde. Du petit paysan qui répète à l’école que la Terre tourne autour du Soleil, elle notait : "Mais en fait il ne regarde plus les étoiles".
- OCDE, PISA 2025 et Regards sur l’éducation 2025.
- DEPP, notes d’information (1996, 2022, 2023, 2026).
- Sondage OpinionWay pour POLLItics, Chloé Morin (janvier 2024).
- Le Soir (Marseille, 1951) et L’Est républicain (1955), Gallica.
- Concours Mines-Ponts, rapport des épreuves écrites 2024.
- Insee.
- France Industrie.
- Assemblée nationale, commission des affaires économiques (2025).
- Loi d’orientation du 10 juillet 1989.
- Institut de statistique de l’UNESCO.
- Ministères chinois et russe de l’Enseignement.
- Cour des comptes (orientation au collège et au lycée ; filière EPR).
- Céreq.
- Banque de France et HEC Paris (2026).
- GIFEN, programme MATCH 2025.
- Plan national pour l’emploi dans l’industrie de défense (2026).
- France Travail, enquête Besoins en main-d’œuvre 2026.
- Jean-Martin Folz, rapport sur l’EPR de Flamanville (2019).
- EDF ; Autorité de sûreté nucléaire.
- France 2030 ; France Stratégie et Dares, "Les métiers en 2030".
- INA, Bibliothèque de poche (1967).
- Simone Weil, L’Enracinement (1949).