Pourquoi le marché de la dette privée va connaître une période de forte expansion >
La dette privée – encore appelée le prêt direct – a fait ses preuves au cours des dix dernières années en tant qu'agent essentiel dans le traitement des besoins de financement du segment des entreprises de taille intermédiaire. C'est un moyen de financement de plus en plus adopté par des grosses PME, qui ne bénéficient pas d'une notation nécessaire pour les grandes banques. Si seulement 2 % des entreprises européennes ont eu recours à la dette privée, celles-ci représentent un tiers du chiffre d'affaires du secteur privé et environ un tiers des emplois. Traditionnellement, ces entreprises, lorsqu'elles avaient des besoins de financement spécifiques pour des investissements majeurs ou des opérations de croissance externe s'adressaient à leur banquier historique, puisqu'elles n'étaient pas cotées en Bourse. Mais la crise systémique consécutive à l'affaire Lehmann a conduit les banques à se retirer progressivement de ce marché. D'abord à cause des nouvelles règles prudentielles les concernant. Ensuite, en raison de la forte baisse de taux qui les empêchaient de « marger » correctement sur ce type de prêts. Et enfin, pour se concentrer sur les grandes signatures, bénéficiant de notations officielles.
La crise systémique a conduit les banques à se concentrer sur les entreprises aux notations officielles.
Un boulevard pour les prêteurs alternatifsCe mouvement de désintermédiation du financement a créé un boulevard pour des prêteurs alternatifs. Dans un premier temps, ce mouvement a suscité un certain scepticisme au point d'être qualifié de « shadow banking ». Il a fallu attendre 2018 – c'était il y a à peine trois ans seulement – pour que le Conseil de stabilité financière remplace ce terme franchement péjoratif par celui « d'intermédiation financière non bancaire », reconnaissant que ce nouveau « métier » fournit des services légitimes, réglementés et des sources de capitaux transparentes. Désormais, la dette privée représente 56 % des prêts aux entreprises de taille intermédiaire et grosses PME.
Cette tendance a été accompagnée par la croissance rapide du marché mondial de la dette privée sous gestion de fonds ad hoc, qui est passée d'environ 275 milliards de dollars en 2009 à plus de 850 mil-liards de dollars en 2019. Il reste que l'année 2020 a marqué un premier coup d'arrêt au développement de la dette privée. À cause de la pandémie et de ses effets économiques bien sûr ; à cause de la chute des investissements ; et à cause – en France – de la mise en place des Prêts garantis par l'État qui ont permis à beaucoup d'entreprises de renouer avec des emprunts bancaires à faible taux.
Une reprise de l'activité de transactionLa chute brutale de l'activité de transaction au début de la crise, tant pour le capital-investissement que pour la dette privée, a fait place à une reprise relativement rapide et substantielle depuis le dernier trimestre de 2020. Cela n'est pas surprenant étant donné les niveaux substantiels de « poudre sèche » sur le marché du capital-investissement en particulier. La reprise du flux d'opérations a également été favorisée par la réduction des niveaux d'activité des prêts à effet de levier sur le marché européen. Un autre facteur est lié au fait que les banques se sont d'abord concentrées sur la gestion de leurs portefeuilles d'encours et sur le coût du risque, évitant de se lancer dans de nouveaux prêts aux ETI. Alors que les taux d'intérêt se rapprochent des taux négatifs et que les marges des banques se resserrent encore plus, elles sont passées en mode survie, évitant les prêts « inutiles » et se concentrant sur des programmes à vocation sociale.
En raison de la poudre sèche, et d'une concurrence plus forte qu'auparavant pour un nombre limité d'opérations de haute qualité dans des secteurs privilégiés, les conditions ont subi un retour en forme de V vers les conditions d'avant la crise. C'est pourquoi tous les professionnels, de Tikehau Capital à Eurazeo en passant par Rothschild & Co ou Ardian créent de nouveaux fonds de dette privée, quitte à prêter à des entreprises plus fragiles, mais avec des taux de rendement tutoyant les 10 %. Et de plus en plus d'investisseurs se tournent vers ce marché via ces fonds. Au moment où les entreprises se remettent à emprunter pour investir.