TagEnergy : le pari de Veyrat pour répliquer Neoen >
TagEnergy, cofondée par Jacques Veyrat, sera-t-elle le prochain Neoen, vendue 6,1 milliards d’euros par le même Veyrat ? Rien n’est garanti, mais les signaux de ressemblance sont importants.
En mai 2024, quand Brookfield a annoncé son offre publique d’achat à 39,85 euros par action sur Neoen, valorisant la société à 6,1 milliards d’euros, le monde des énergies renouvelables a retenu son souffle. Pour Impala SAS, le holding d’investissement de Jacques Veyrat qui détenait alors 42,2 % du capital, la transaction s’est traduite par une entrée de 2,6 milliards d’euros - une plus-value spectaculaire sur une mise de départ progressivement construite depuis le rachat de Neoen à Direct Énergie en 2011.
Le parcours de Neoen ressemble à un cas d’école. Fondée en 2008 par Xavier Barbaro et Jacques Veyrat, la société a été introduite en bourse en octobre 2018 à un prix compris entre 16 et 19 euros par action, valorisant alors l’entreprise à environ 1,45 milliard d’euros. À ce moment-là, Neoen affichait une capacité de 2 gigawatts en exploitation ou en construction. Six ans plus tard, lors du rachat par Brookfield, cette capacité avait plus que quadruplé pour atteindre 8,9 gigawatts : un décollage fulgurant porté par le solaire, l’éolien et, surtout, une avant-garde technologique dans le stockage par batterie, que peu d’acteurs avaient eu l’audace d’explorer aussi tôt.
Car c’est là que Neoen a forgé sa réputation mondiale : en Australie, avec la Hornsdale Power Reserve, inaugurée en 2017. Cette batterie géante de 100 mégawatts, construite en partenariat avec Tesla, est devenue une référence internationale, démontrant que le stockage à grande échelle pouvait stabiliser les réseaux électriques, réduire le coût des services de fréquence et générer des revenus substantiels. Neoen a réitéré la performance avec la Victorian Big Battery (300 mégawatts) et de multiples projets à travers l’Australie, la Finlande et la France. La valorisation de sortie représentait environ dix-huit fois l’EBITDA, un ratio rare même dans les secteurs à forte croissance.
TagEnergy : la réplique accélérée
Si Neoen a mis dix ans pour passer de l’idée à l’introduction en Bourse, TagEnergy brûle les étapes à une vitesse inédite. Fondée en 2019 à Lisbonne par Jacques Veyrat et Franck Woitiez - un tandem d’entrepreneurs-opérateurs que Veyrat qualifie lui-même d’approche "hands-on" - la société a déployé en moins de six ans un portefeuille de plus de 6 gigawatts de projets en exploitation, en construction ou en développement. Ce portefeuille couvre cinq marchés clés : l’Australie, le Royaume-Uni, la France, l’Espagne et le Portugal.
La trajectoire financière est tout aussi impressionnante. En avril 2022, TagEnergy levait 450 millions d’euros en fonds propres auprès d’Impala, Mirova (filiale de Natixis) et Omnes, portant son portefeuille à 2,7 gigawatts dans cinq pays. Quinze mois plus tard, en juin 2023, la société émettait une obligation verte, à la fois en euros et en dollars australiens, de 570 millions d’euros, souscrite par deux investisseurs institutionnels de premier plan : Copenhagen Infrastructure Partners et le fonds souverain singapourien GIC. Un signal fort : des fonds habituellement réservés aux actifs les plus robustes parient sur TagEnergy sans exiger de contrats d’achat à long terme avec des grands groupes industriels.
Signal de légitimité
Dans la même période - juillet 2023 - Impala et Exor, le holding de la famille Agnelli actionnaire de Ferrari, Stellantis et Juventus, ont formalisé leur alliance en créant TagHolding, qui devient l’actionnaire de référence de TagEnergy. John Elkann, PDG d’Exor, a ainsi justifié l’entrée de sa famille au capital : à mesure que de larges secteurs de l’économie s’électrifient, le développement d’énergie renouvelable sans carbone devient une priorité stratégique. Pour les observateurs du marché, l’arrivée d’Exor ne se lit pas seulement comme un apport de fonds : c’est un signal de légitimité international, qui ouvre des portes dans des géographies où la marque Agnelli pèse lourd.
Au total, les capitaux propres mobilisés par TagEnergy depuis sa création dépassent le milliard d’euros - auxquels s’ajoutent les financements de projet, notamment 1,3 milliard de dollars levés auprès de Mizuho Bank, KfW et la Clean Energy Finance Corporation australienne, dès novembre 2022, pour la première phase du parc éolien de Golden Plains.
Golden Plains, la Hornsdale de TagEnergy ?
Si Neoen a bâti sa réputation sur Hornsdale en Australie, TagEnergy a misé sur Golden Plains, également en Australie - et les parallèles sont saisissants. Avec une capacité finale de 1 333 mégawatts, ce parc éolien terrestre est le plus grand chantier éolien onshore de l’hémisphère sud en cours. Sa première phase, dont la clôture financière a été bouclée pour 1,4 milliard de dollars, est entrée en exploitation commerciale. La deuxième phase est en cours de construction.
Mais TagEnergy ne s’arrête pas à l’éolien. En novembre 2025, la société a bouclé le financement d’un système de stockage par batterie de 150 mégawatts directement adossé à Golden Plains, faisant appel à 168 unités Tesla Megapack 2XL. La construction débutera début 2026, pour une mise en service prévue à mi-2027. Un accord de "virtual toll" de 15 ans avec Snowy Hydro, pour 105 mégawatts de capacité, sécurise les revenus de ce premier actif de stockage australien.
Cette combinaison - vent et stockage sur un même site - rappelle exactement la recette de Neoen. En Australie, le réseau électrique, en pleine transformation, rémunère généreusement la flexibilité : les prix des marchés de fréquence y sont structurellement élevés, ce qui améliore la rentabilité des actifs de stockage. Neoen l’avait compris avant tout le monde. TagEnergy s’inscrit dans la même logique, avec une décennie d’expérience supplémentaire dans le secteur.
En France, TagEnergy construit à Cernay-lès-Reims, dans la Marne, la plus grande plateforme de stockage stationnaire jamais déployée dans le pays avec 240 mégawatts de capacité. Le financement de ce projet a été assuré par un consortium bancaire réunissant ABN Amro, et la Caisse d’Epargne, avec la Banque des Territoires (Caisse des Dépôts) entrant à hauteur de 49 % dans la société de projet. Ce partenariat stratégique, conclu pour trois ans, doit préfigurer plusieurs autres projets de batteries en France.
Convergences profondes, nuances stratégiques
En apparence, Neoen et TagEnergy semblent deux clones sortis du même moule. Toutes deux couvrent le cycle complet des énergies renouvelables : développement, financement, construction, exploitation. Toutes deux ont fait du stockage par batterie un pilier de leur modèle, bien avant que la technologie ne devienne courante. Toutes deux ont choisi Tesla comme partenaire technologique de référence - Neoen avec la Hornsdale Power Reserve dès 2017, TagEnergy avec les Megapack pour ses projets français et australiens.
Mais les différences sont réelles, et peuvent être interprétées tantôt comme des avantages, tantôt comme des facteurs de risque. TagEnergy est basée à Lisbonne et opère exclusivement à travers des sociétés de projet locales, sans cotation boursière. Cette structure lui confère une agilité financière - elle peut lever de la dette de projet sans contraintes de marché public - mais aussi une certaine opacité sur sa valorisation réelle.
Plus significativement, TagEnergy a fait le choix délibéré de commercialiser son électricité directement sur les marchés de gros, sans s’appuyer systématiquement sur des contrats de long terme. Cette stratégie permet de capter des prix parfois très favorables - en particulier sur les marchés australiens et britanniques qui valorisent fortement la flexibilité - mais elle expose les revenus à la volatilité des prix de l’énergie. Neoen avait construit son modèle sur des contrats de long terme qui sécurisaient 96 % de sa production dès l’IPO.
En août 2025, TagEnergy a franchi un nouveau cap avec l’acquisition de l’australien ACE Power, ajoutant d’un seul coup 6 Gigawatts de projets éoliens, solaires et de stockage - dont 10 actifs de batteries pour porter le total australien à plus de 10 gigawatts en développement. Cette opération illustre l’appétit d’expansion de la société et sa capacité à structurer des acquisitions de croissance externe, une discipline que Neoen avait pratiquée, mais plus graduellement.
Combien vaut TagEnergy ?
La question de la valorisation de TagEnergy est à la fois centrale et difficile à trancher, en l’absence de données financières publiques. Mais quelques jalons permettent d’esquisser une fourchette. Lors de son IPO en 2018, Neoen était valorisée 1,45 milliard d’euros pour environ 2 Gigawatts de capacité, soit 725 millions d’euros par gigawatt. En 2024, au moment de l’OPA de Brookfield, la capacité atteignait 9 gigawatts pour une valorisation de 6,1 milliards — soit environ 680 millions par gigawatt, avec en outre une prime de contrôle substantielle et un multiple d’Ebitda exceptionnel de l’ordre de 18 fois.
Si l’on applique un raisonnement comparable à TagEnergy - avec 6 gigawatts de projets en portefeuille dont 1,9 en exploitation ou en construction, auxquels s’ajoutent les actifs ACE Power - la valorisation théorique des actifs les plus matures pourrait se situer entre 2 et 4 milliards d’euros. Les financements de projet en cours représentent plusieurs milliards supplémentaires.
Le problème de comparaison tient au contexte macroéconomique : les taux d’intérêt élevés de 2022-2024, même en reflux progressif, ont comprimé les multiples des actifs d’infrastructure. Les grands fonds d’infrastructures - Brookfield, Macquarie, KKR - restent des acheteurs actifs mais plus sélectifs. La fenêtre de sortie au meilleur prix exigera du timing autant que de la stratégie.
Le marché du stockage : le grand différenciateur
Si TagEnergy possède un avantage distinctif sur ce que représentait Neoen à son introduction en Bourse, c’est sans doute sa focalisation précoce et massive sur le stockage par batterie - un marché qui a littéralement explosé depuis 2022. Avec la montée en puissance des énergies intermittentes, les réseaux ont un besoin croissant de flexibilité. Les batteries lithium-ion de grande capacité, dont les coûts ont chuté de plus de 80 % en dix ans, offrent une réponse compétitive. En Australie, les revenus des actifs de stockage dépassent régulièrement les projections initiales. Au Royaume-Uni, le "balancing mechanism" rémunère généreusement la réactivité. En France, le cadre réglementaire pour les grandes batteries s’est progressivement clarifié.
TagEnergy bénéficie du positionnement idéal pour capter cette vague. Sa stratégie lui permet de maximiser la valeur à chaque étape du cycle de vie des projets. Sa présence sur plusieurs marchés réduit le risque de concentration géographique, tout en offrant aux investisseurs une exposition diversifiée à la transition énergétique mondiale. Et sa capacité à structurer des financements sophistiqués témoigne d’une maturité financière que peu d’entreprises de cet âge possèdent.
Les risques à ne pas sous-estimer
Pour autant, le scénario d’un second Neoen n’est pas garanti. Plusieurs facteurs de risque méritent d’être pesés. Le premier est réglementaire. Les projets de TagEnergy opèrent dans des juridictions très différentes - Australie, Royaume-Uni, France, Espagne, Portugal - dont les cadres réglementaires évoluent parfois brutalement. La France a plusieurs fois modifié ses tarifs de rachat d’électricité renouvelable ; l’Australie n’est pas à l’abri de changements dans ses mécanismes de marché. La dépendance aux revenus de marché amplifie cette exposition.
Le deuxième risque est technologique et opérationnel. Le stockage par batterie à grande échelle présente des défis croissants : risques d’incendie, dégradation des performances, complexité de gestion de fin de vie des systèmes. Les assureurs intègrent progressivement ces enjeux dans leurs conditions, renchérissant le coût de la couverture. Le troisième risque est structurel : TagEnergy est une société non cotée, contrôlée par deux actionnaires puissants aux agendas propres. Une sortie coordonnée suppose un alignement des intérêts qui n’est jamais acquis dans la durée. La question d’une introduction en Bourse - à Paris ou à Londres - ou d’une cession à un fonds d’infrastructure de grande taille reste ouverte. Elle sera, à terme, inévitable.
Veyrat peut-il répéter le miracle ?
La question ultime est là : Jacques Veyrat peut-il signer deux fois le même coup ? À 60 ans, cet ingénieur des Mines passé par la direction générale de Louis Dreyfus (la partie négoce de matières premières et non le transport maritime) a démontré une capacité rare à anticiper les grandes transitions technologiques de l’énergie. Il a vu avant les autres le potentiel du renouvelable. Il a compris avant les autres l’importance du stockage. Il a recruté les bonnes équipes et convaincu les bons investisseurs.
Franck Woitiez, PDG de TagEnergy, apporte un profil complémentaire et une crédibilité opérationnelle que le marché observe avec attention. L’équipe dirigeante est une équipe d’actionnaires-opérateurs, ce qui aligne les intérêts et réduit les risques d’agence - l’une des failles classiques des grandes entreprises de renouvelables cotées. La présence d’Exor est, elle aussi, un marqueur de confiance fort. Quand la famille Agnelli, via son holding néerlandais, s’engage dans TagEnergy, c’est avec la conviction que l’entreprise peut devenir un acteur structurant de la transition énergétique mondiale - et pas seulement une belle opération de private equity.
Pour que TagEnergy devienne un nouveau Neoen, trois conditions doivent être réunies : que les projets en construction tiennent leurs délais et leurs budgets, que les marchés de l’énergie continuent à valoriser la flexibilité et le stockage, et que les conditions de sortie - IPO ou cession - soient favorables dans trois à cinq ans. Sur aucun de ces trois points, il n’existe de certitude. Mais les bases sont là, solides, et le momentum est réel.
Jacques Veyrat a peut-être réussi quelque chose de plus rare encore que de construire un Neoen : il a conçu TagEnergy en sachant exactement ce qu’était Neoen, en tirant les leçons des erreurs et des succès d’une décennie pionnière. Construire deux fois la même cathédrale, en connaissant le plan, c’est peut-être cela le véritable avantage comparatif de la deuxième fois.