Cet article a été archivé
Partager
Offrir cet article
En tant qu'abonné, vous pourrez encore offrir
0 articles ce mois-ci.
Story de la semaine / Chute des valeurs tech chinoises / 13/09/2021

Comment la Chine se tire une balle dans le pied en étouffant le secteur technologique

Il fallait s'attendre à un été riche en initiatives politiques de la part de Xi Jinping, le maître incontesté de l'Empire du Milieu, qui a obtenu récemment le droit d'exercer le pouvoir à vie. La Chine a, en effet, fêté au début du moi de juillet le centième anniversaire de la création du Parti c ommuniste chinois. Occasion pour elle de montrer qu'elle est plus puissante que jamais dans un monde toujours rongé par la pandémie – partie de Wuhan au cœur de son territoire – et qu'elle entend bien poursuivre sa conquête afin de retrouver le titre de première puissance mondiale qu'elle avait il y a encore deux siècles, à la mort de Napoléon.

Si la Chine a rattrapé le retard dans lequel l'avait plongée l'idéologie maoiste et la révolution culturelle, c'est parce que Deng Xiao Ping a déclaré un jour de façon très confucéenne « Peu importe qu'un chat soit blanc ou noir, s'il attrape la souris, c'est un bon chat. » Cette phrase est devenue, nolens volens, la devise d'un capitalisme chinois qui a trouvé son véritable essor lorsque George Bush a réalisé deux erreurs fondamentales en même temps : envahir l'Afghanistan, et, pour obtenir la neutralité chinoise aux Nations-Unies, lui permettre de rejoindre l'OMC. Ce qui a permis à la Chine de devenir l'« usine du monde » et de valider la phrase attribuée à Napoléon Ier : « Lorsque la Chine se réveillera, le monde tremblera. »

La devise d'un capitalisme chinois : « Peu importe qu'un chat soit blanc ou noir, s'il attrape la souris, c'est un bon chat. »

Xi Jinping remet à plat le modèle de croissance

Pendant vingt ans la Chine nous a donc habitués à des taux de croissance vertigineux, quels que soient les spasmes financiers ou boursiers qui agitaient le monde occidental. Mais la baisse de son taux de croissance – puisqu'elle a réussi à éviter la récession – à l'inverse du reste du monde dans le sillage de la crise sanitaire a amené Xi Jinping à remettre à plat le modèle de croissance. En dénonçant la richesse accumulée par certains milliardaires, fussent-ils liés au Parti communiste, comme Jack Ma, le créateur d'Ali Baba, en envisageant de taxer les produits de luxe, en s'attaquant à la spéculation immobilière, et en obligeant les groupes de ce secteur à se désendetter à marche forcée, mais surtout à faire en sorte que la classe moyenne puisse continuer de grandir sans obstacle. C'est ce que Xi Jinping appelle la « prospérité commune ».

Pour accomplir cette politique il a mis fin au dogme de l'enfant unique. Car la démographie est évidemment l'une des clés de la croissance. Encore faut-il que les classes moyennes aient les moyens de pouvoir entretenir une vraie famille. « Toutes les mesures prises récemment sont donc à lire comme des messages rassurants à l'égard des classes moyennes et de leur pouvoir d'achat », comme le résume Vincent Manuel, directeur des Investissements du groupe Indosuez, une banque qui connaît depuis très longtemps ce pays, comme en témoigne son agence dans le quartier français de Canton.

Un renfermement pour une « prospérité commune »

Afin de permettre aux Chinois de se loger, il a donc été mis fin à la spéculation immobilière. À tel point que le deuxième promoteur immobilier chinois, le groupe Evergrande se retrouve au bord de la faillite avec plus de 250 milliards d'euros de dettes à rembourser. Par ailleurs au cours de l'été Xi Jinping a décidé que les cours du soir dispensés aux jeunes Chinois par de nombreuses et très performantes sociétés d'e-learning ne devraient plus donner lieu à une activité lucrative. « De fait ces sociétés de technologie très populaires n'ont plus le droit de faire du profit, explique Vincent Manuel, ce qui explique que leurs cours de Bourse ont chuté en moyenne de 90 % au cours des dernières semaines. »

Mais la technologie chinoise n'a pas fini de souffrir, comme en témoigne la chute de 27 % de l'action AliBaba depuis le début de l'année ou celle de 31 % de l'action Tencent en dépit de la publication de très bons résultats semestriels. Mais les investisseurs étrangers sont devenus frileux à l'égard de tels titres sur lesquels le successeur de Mao a montré qu'il avait droit de vie et de mort. Tout cela peut paraître spectaculaire, mais l'indice MSCI China n'affiche qu'un recul de 11 % depuis le début de l'année. Si bien que de nombreuses institutions – dont Indosuez – restent positives sur le marché chinois, dans une optique à long terme. D'autant plus que la croissance annuelle devrait évoluer autour de 5 % au cours des années à venir, selon le consensus des économistes.

Il reste qu'en agissant ainsi, Xi Jinping donne le sentiment d'un renfermement de l'Empire du Milieu, après des années de conquête. Renfermement face aux valeurs occidentales – comme on le voit à Hong Kong, renfermement vis-à-vis de l'ordre international – en faisant planer la menace d'une action militaire sur Taïwan, renferment face au capitalisme mondialisé. Mais en Chine tout s'apprécie sur le long terme, et le choix de cette « prospérité commune » est sans doute le prix à payer par l'Empire du Milieu pour retrouver une stabilité sociale, avant de repartir à l'assaut du monde via les « Routes de la Soie ».

Précédentes Stories de la semaine