Comment Engie va sortir du nucléaire belge dans un contexte politique troublé >
Après l'OPA de Veolia sur Suez, puis la vente d'Equans à Bouygues, la sortie d'Engie du nucléaire belge est le troisième élément de la stratégie fixée il y a dix-huit mois par le conseil du groupe énergétique pour l'amener à se recentrer sur le gaz et les énergies renouvelables. Car en dépit de ses nombreux virements de bord, le paquebot Engie reste propulsé par ce qui constitue l'essentiel de son cash-flow, à savoir Gaz de France, qui avait fusionné il y a près de treize ans avec l'ancien Suez après deux années de tergiversations des pouvoirs publics.
L'ancien Suez – justement – avait comme fleuron Electrabel que lui avait apporté Albert Frère. Electrabel était un joyau et une sorte de monopole privé qui produit toujours toute l'électricité d'origine nucléaire en Belgique grâce à 7 réacteurs (contre 56 en France). Mais les Verts étant très actifs chez notre voisin, ils ont obtenu en 2003 qu'une loi soit votée fixant à 2025 la fin programmée de ces centrales nucléaires, même si elles produisent de l'énergie décarbonée et même si leur arrêt pose des problèmes d'approvisionnement en électricité à toute la Belgique.
Depuis 2003, une loi a été votée fixant à 2025 la fin programmée des centrales nucléaires, même si leur arrêt pose des problèmes d'approvisionnement en électricité à toute la Belgique.
Fort de ces éléments, les dirigeants d'Engie ont rencontré les pouvoirs publics belges en 2019 et 2020 pour leur proposer de maintenir pour une dizaine d'années supplémentaires 2 réacteurs nucléaires. Mais la décision devait être prise vite, car les travaux de maintenance nécessaires à cette prolongation étaient programmés pour durer cinq ans. La décision a été difficile à prendre par le gouvernement de Bruxelles – quand une coalition permettait une certaine stabilité politique – mais, in fine, et sous la pression des Verts, il a été décidé la fermeture des 7 réacteurs au plus tard en 2025. Et dès le début du mois d'octobre 2022, Electrabel devra arrêter le réacteur de Doel 3.
La construction d'une centrale à gaz en WallonieConsciente que l'arrêt du nucléaire allait poser un problème d'approvisionnement en électricité à l'ensemble du pays, Bruxelles a tout de même demandé à Electrabel de travailler sur l'ouverture de deux centrales au gaz – l'une en Flandres et l'autre en Wallonie. Deux centrales capables de délivrer 875 Mégawatts, soit un peu moins qu'un petit réacteur nucléaire et représentant pour Engie un investissement total de 1 milliard d'euros. Le problème, lié à l'organisation politique de la Belgique, c'est que le gouvernement de la région flamande a finalement refusé l'installation d'une centrale à gaz. Electrabel ne construira donc qu'une seule centrale au gaz. Ce qui sera très insuffisant pour compenser l'arrêt des 7 réacteurs nucléaires.
Le troisième sujet qu'Engie doit gérer actuellement tient aux provisions pour démantèlement, à partir du moment où il est prévu que les réacteurs nucléaires devront être arrêtés en 2025. La loi de 2003 a fixé les conditions financières de ces provisions qui sont passées dans les comptes d'une structure ad hoc baptisée Synatom, filiale d'Electrabel. Dans les comptes au 31 décembre 2020, ces provisions – qui doivent financer à la fois la destruction des centrales nucléaires et le traitement des déchets – se montaient à 14 milliards d'euros. Mais la loi belge autorise Electrabel à n'alimenter ces provisions qu'à hauteur d'un quart en cash. Si bien que, si dans les comptes d'Engie, ces provisions apparaissent pour 14 milliards d'euros, elles n'ont jusqu'ici coûté que 4 milliards en cash au groupe. En revanche, le groupe s'est engagé à ce qu'en 2030 le fonds de démantèlement soit totalement abondé. Il restera donc 10 milliards d'euros à sortir de la trésorerie d'Electrabel.
Bruxelles va surveiller les flux financiers entre Electrabel et EngieSi le sujet est à nouveau d'actualité, c'est parce que les parlementaires belges, manifestement un peu hostiles à Electrabel – du moins pour certains – font croire que le groupe Engie pourrait se soustraire à ses obligations fiduciaires. Ils veulent donc surveiller les flux financiers entre Electrabel et Engie, de manière que le groupe français ne vide pas toute la trésorerie de sa filiale belge. Selon nos informations, le texte en discussion prévoit qu'Electrabel ne pourra verser en dividendes plus de 750 millions d'euros par an à Engie, de manière à pouvoir poursuivre l'abondement du fonds de démantèlement. Une pénalité financière importante est prévue à l'égard d'Engie si le groupe outrepasse ces limites.
Fin 2020, Electrabel a distribué, juste avant Noël, un dividende de 693 millions d'euros à sa maison mère française, Engie. Ce dividende avait intrigué les Belges, dans la mesure où Electrabel avait enregistré une perte de 2 milliards d'euros (comprenant 2,9 milliards de « write-off » sur les actifs nucléaires). Entre 2011 et 2020, le groupe n'a affiché un bénéfice que pour trois exercices, pour un total de 3,1 milliards d'euros. Les sept autres exercices ont conduit à une perte cumulée de 6,2 milliards d'euros. Entre-temps, Electrabel a cependant versé un dividende de 1,66 milliard d'euros à sa maison-mère Engie.
Le climat est donc à la fois toujours tendu entre Engie, Electrabel et Bruxelles. Mais Jean-Pierre Clamadieu, le président du conseil d'administration d'Engie qui connaît bien la Belgique pour avoir dirigé et restructuré Solvay pendant quelques années, s'évertue à mettre de l'huile dans les rouages de cette mécanique complexe. Il le fait en liaison directe avec sa directrice générale Catherine MacGregor et avec Antoine Gosset-Grainville, l'avocat du groupe, qui a longtemps habité en Belgique et le conseille sur tous les dossiers sensibles.