Comment l'État va résoudre le problème posé par les besoins de financement d'EDF >
Au moment précis où la guerre en Ukraine met en lumière notre dépendance énergétique au gaz russe, EDF a fait savoir que son résultat opérationnel sera sans doute négatif cette année et inférieur de 20 milliards d'euros environ à ce qu'il était en 2021. C'est dans ces conditions qu'il a annoncé, vendredi, le lancement d'une augmentation de capital d'un montant de plus de 3,1 milliards d'euros au prix de 6,35 euros par action nouvelle, visant notamment à renforcer la flexibilité financière du groupe. L'État s'est engagé à souscrire à hauteur de sa participation de 83,88 % dans le capital du groupe, soit environ 2,654 milliards d'euros, davantage que les 2,1 milliards d'euros envisagés par le ministre de l'Économie et des Finances, Bruno Le Maire, le mois dernier, lors de l'annonce de cette recapitalisation. Cette opération participe de l'équation très complexe qu'essayent de résoudre l'APE, EDF et le gouvernement, avec les contraintes de Bruxelles, afin de financer la construction de nouveaux réacteurs nucléaires. Une équation dont voici les principaux termes.
Cette recapitalisation participe de l'équation complexe qu'essayent de résoudre l'APE, l'EDF et le gouvernement pour financer la construction de nouveaux réacteurs nucléaires.
1. En 2021, l'activité du groupe EDF a été normale. Si bien que l'électricien public a pu dégager un résultat net courant de 4,7 milliards d'euros grâce à un chiffre d'affaires en très forte hausse de 21,6 % et un Ebitda de 18 milliards d'euros. Des bons chiffres qui s'expliquent par une augmentation de la production d'électricité d'origine nucléaire et par une hausse des prix de vente. Cela va permettre à EDF de verser un dividende de 0,58 euro par action, d'autant plus que l'État, actionnaire à hauteur de 83 % se fera payer ce dividende non pas en cash, mais en actions.
2. Au début de la semaine dernière, le gouvernement a publié au Journal Officiel un décret obligeant EDF à vendre à ses concurrents 20 Térawatts heure d'électricité d'origine nucléaire au prix de 46,2 euros par Mégawatt heure. Une électricité qu'EDF devra racheter sur le marché spot au prix de 257 euros le Mégawatt heure. Sur cette base, EDF estime à - 10,2 milliards d'euros l'impact sur son Ebitda. Par ailleurs, des problèmes apparus sur certaines centrales nucléaires rendent le parc moins productif. Si bien qu'EDF a d'ores et déjà chiffré à - 16 milliards d'euros l'impact de la baisse de production sur son Ebitda. Celui-ci devrait donc être négatif cette année.
3. Le bilan d'EDF est dégradé avec un endettement net de 46 milliards d'euros, qui devrait passer, selon les estimations d'Oddo BHF, à plus de 51 milliards à la fin de cette année, pour des capitaux propres part du groupe de 55 milliards environ. EDF s'est toutefois engagée à ce qu'à fin 2023 le ratio endettement financier net sur Ebitda soit limité à environ 3 fois. La capitalisation boursière d'EDF n'est plus que de 28 milliards d'euros avant augmentation de capital.
4. De manière à rassurer les investisseurs sur sa capacité de financement, EDF a annoncé, en milieu de semaine, avoir conclu des lignes de crédit bilatérales pour un montant total de 10,25 milliards d'euros. Ces lignes ont une maturité de trois ans et ne comportent pas de pénalité de remboursement anticipé. Ces financements ont été conclus avec un groupe de 9 banques.
5. Le modèle économique d'EDF repose sur une ambiguïté, qui apparaît au grand jour depuis quelques années seulement. L'essentiel de ses recettes et de son bénéfice est issu des réacteurs nucléaires construits sur décision de Georges Pompidou et de Pierre Messmer, afin de doter la France d'une indépendance énergétique. Mais EDF assure la maintenance, très coûteuse de ces réacteurs et s'emploie à ce qu'ils soient toujours au niveau de sécurité exigé par l'Agence de sûreté nucléaire.
6. Après avoir fermé les deux réacteurs de Fessenheim – dans des conditions d'indemnisation ridicules – Emmanuel Macron a récemment annoncé, lors d'un déplacement à Belfort, qu'EDF devrait disposer de six nouveaux réacteurs à eau pressurisée, avec un début des travaux à l'horizon 2028 pour une mise en service d'ici à 2035. Un délai qui impose de prolonger la durée de vie de « tous les réacteurs nucléaires qui peuvent l'être sans rien céder sur la sûreté », au-delà de cinquante ans dans la mesure du possible. Par ailleurs, il a annoncé que huit EPR 2 supplémentaires étaient à l'étude, soit un total de 14 nouveaux réacteurs.
7. Cela pose la question du financement de ce programme dans la mesure où la mise en œuvre de six nouveaux réacteurs est estimée à 51,7 milliards d'euros, alors qu'EDF affiche un cash-flow libre négatif depuis plusieurs années. L'électricien a d'autant moins le pouvoir de financer ce nouvel outil de production que ce n'est pas lui qui fixe le prix de revente de l'électricité.
8. L'une des hypothèses qui revient le plus souvent auprès des pouvoirs publics consiste dans la renationalisation d'EDF ou du moins de son parc nucléaire. Une chose est certaine : aucun grand pays ne mène un programme nucléaire sans que l'État ne soit présent, comme garant et comme financeur. Le coût du capital reste un facteur essentiel, compte tenu des sommes en jeu. Avec un taux de 1 %, le prix du MW/h serait de 40 euros. À 4 %, il serait de 60 euros, et à 7 %, le MWh atteindrait 100 euros, selon les audits d'ores et déjà réalisés.
9. Emmanuel Macron a confirmé, jeudi, son intention de nationaliser les activités nucléaires et hydroélectriques d'EDF. La question est ensuite de savoir quel sera le modus operandi de cette restructuration capitalistique. Et, dans quel cadre juridique négocié avec Bruxelles, ce retour du nucléaire dans le bercail public pourra se faire. Car cela signifie que les centrales seront financées avec une partie d'argent public. Mais que l'électricité nucléaire sera vendue par une entité totalement détenue par l'État.
10. Dans la mesure où l'état considère qu'EDF doit garder le monopole de l'électricité nucléaire – ce qui se justifie d'autant plus qu'il a désormais retrouvé les compétences autrefois dévolues à Areva – il faut revoir la réglementation actuelle de l'ARENH (L'accès régulé à l'électricité nucléaire historique, qui détermine le prix de revente de l'électricité). Le modèle actuel prend fin en 2025. Mais les opérateurs attendent un nouveau mécanisme dès 2023. Cela fait partie des priorités du nouveau mandat présidentiel. Avec, à la clé, des discussions obligatoires avec Bruxelles, dans la mesure où l'origine de ce mécanisme relève de la libéralisation des marchés de l'énergie dans un cadre européen.