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Story de la semaine / La story de la semaine / 23/05/2022

Banque et gouvernance Pourquoi Frédéric Oudéa a décidé de quitter la Société Générale dès l'année prochaine

C e fut la surprise de la semaine écoulée. Frédéric Oudéa, le directeur général de la Société Générale, a profité de la tenue de l'assemblée générale, mardi 17 mai, pour annoncer qu'il ne solliciterait pas l'an prochain un nouveau mandat de quatre ans à la tête de la Banque de La Défense. À la différence du président du conseil d'administration, Lorenzo Bini Smaghi, qui a été reconduit dans ses fonctions avec le soutien de 98 % des actionnaires ayant voté lors de cette assemblée.

Parce que cette décision n'était pas attendue ; parce qu'elle intervient dans un contexte particulier pour la Société Générale, avec sa retraite de Russie ; parce que Frédéric Oudéa n'a que 58 ans et pouvait prétendre diriger la banque jusqu'en 2027 ; parce que les résultats de la banque sont actuellement à un très bon niveau, beaucoup se sont interrogés sur les ressorts profonds de cette décision, mais aussi sur ses conséquences. Nous passons en revue toutes les questions en suspens.

La question du retrait de la Société Générale de Russie et le désaccord entre le conseil d'administration et son directeur général semblent avoir été au cœur de l'annonce surprise faite par Frédéric Oudéa de son départ prochain.

1. Le choix de Frédéric Oudéa ?

Arrivé à la tête de la Société Générale dans le sillage de l'affaire Kerviel, qui a entraîné la démission de Daniel Bouton, Frédéric Oudéa a eu à gérer les effets collatéraux de cette crise, puis la remise en ordre de la Banque, dans un climat post-crise financière de 2008. Si son annonce faite lors de l'assemblée générale de ne pas solliciter un nouveau mandat en 2023 a surpris, c'est d'abord parce que personne ne pensait qu'il envisageait de quitter les commandes. Mais interrogé par nos soins, le patron de la SocGen affirme avoir pris seul cette décision. D'abord, parce qu'il considérait qu'il fallait du sang neuf pour une nouvelle ère qui s'ouvre. Ensuite, parce qu'il souhaite « avoir, après 2023, une nouvelle vie pro-fessionnelle d'au moins une dizaine d'années ». On le sait passionné de numérique. Il a pris des cours de codage informatique. Mais il n'a pas encore de projet abouti de création d'entreprise.

2. La question russe

À la différence de BNP Paribas, la Société Générale a cherché très tôt à se développer en Europe centrale et en Russie. Ce qui l'avait conduit à détenir Rosbank, la neuvième banque du Pays. Au début de la guerre en Ukraine, alors que beaucoup de groupes occidentaux cherchaient à couper les ponts avec la Russie, Frédéric Oudéa avait exprimé son souhait de rester présent dans ce pays, tout en étant flexible. Mais c'est son conseil d'administration qui lui a imposé une sortie précipitée de ce pays. Rosbank a donc été cédée avec, à la clé, une perte de 3,2 milliards d'euros pour la Société Générale. Ce sujet russe a clairement fragilisé Frédéric Oudéa au sein de son conseil d'administration ces dernières semaines, alors que les résultats de la banque – pour le premier trimestre – restaient à un niveau élevé. À cela s'ajoute l'exposition sur des sociétés russes soumises ou pas à des sanctions. Selon les analystes d'Oddo BHF, « en retenant de manière forfaitaire un taux de perte de 100 % sur les expositions offshores d'entreprises soumises à embargo et de 60 % sur les autres, cela se traduirait par une perte potentielle totale de 2,2 milliards d'euros avant impôts, et de 1,9 euro par action après impôts ». De fait, les relations entre certains administrateurs et le directeur général se seraient beaucoup tendues sur ce sujet, instaurant une forme de défiance à l'égard de Frédéric Oudéa.

3. Le momentum après la mise au point d'un nouveau business model

La Société Générale vit un changement d'époque. Elle a décidé de rationaliser sa banque de détail en fusionnant les réseaux de la banque « rouge et noire » avec ceux du Crédit du Nord et des nombreuses enseignes régionales. C'est Sébastien Proto, le « poulain désigné » de Frédéric Oudéa, qui a été chargé de cette mission socialement difficile. À cela s'est ajouté le formidable développement de Boursorama dopé par son rapprochement avec ING. Enfin, comme le signale Frédéric Oudéa dans sa lettre aux collaborateurs, l'environnement bancaire change profondément. « Le monde entre probablement dans un nouveau cycle, d'une part géopolitique, avec les conséquences durables du conflit en Ukraine, et d'autre part économique et financier, avec la perspective possible du retour de l'inflation et de taux d'intérêt plus élevés. » Ce qui peut en effet justifier un nouveau management avec une équipe remaniée.

4. Le problème de la création de valeur

Lorsqu'il a pris la direction générale de la banque en mai 2008, le titre s'échangeait, en dépit de l'affaire Kerviel, autour de 55 euros. La semaine passée, l'action valait un peu plus de 24 euros. Soit une capitalisation boursière de 20 milliards d'euros pour des capitaux propres part du groupe de 65 milliards. À titre de comparaison, le titre BNP Paribas, qui s'échangeait à 59 euros en mai 2008, vaut aujourd'hui presque autant. Quant à l'action Crédit Agricole, qui cotait 12,5 euros en mai 2008, son cours affiche aujourd'hui une légère moins-value par rapport à cette période. Bien sûr, Frédéric Oudéa a porté comme une croix pendant tout son mandat cette mauvaise note boursière. Ce qui a justifié d'incessants revirements stratégiques et des bouleversements dans le management.

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