Pourquoi l'État s'est résolu à intervenir dans le dossier Atos face à l'absence de gouvernance >
Il y a moins d'un mois, le 14 juin, Rodolphe Belmer, le directeur général d'Atos, présentait aux investisseurs un plan de scission du groupe Atos destiné à « libérer son potentiel de création de valeur et à déployer un ambitieux plan de transformation » (sic). Une heure avant, le même Rodolphe Belmer (ex-Eutelsat et ex-Canal +) avait annoncé sa démission à la suite de désaccords stratégiques avec le président du conseil d'administration, Bertrand Meunier (ex-PAI Partners).
C'est dire si la restructuration d'Atos, attendue depuis plusieurs mois par le marché, n'était pas placée d'emblée sous les meilleurs auspices. Le problème, c'est qu'un mois plus tard rien n'a changé chez Atos, alors qu'il y a le feu à la maison, que les marchés attendent une probable dégradation de la note du groupe par les agences de notation et qu'en un mois le groupe a perdu la moitié de sa valeur pour ne plus valoir que 1,3 milliard d'euros.
1 – La situation actuelle d'AtosDésormais au vu et au su de tout le monde, ce groupe est dirigé par un patron démissionnaire qui a mandaté quatre banques pour donner naissance, à partir de l'actuel Atos, à deux sociétés cotées. L'une, Evidian, rassemblant les activités du big data, de la cybersécurité et de la transformation numérique avec, de surcroît, les supercalculateurs. L'autre, TFCo, leader dans les services d'infogérance. Mais en interne ce projet ne remporte pas l'adhésion des cadres essentiels. Une cinquantaine d'entre eux sont en partance, notam-ment au sein du futur Evidian. Quant au directeur financier, il a démissionné. Les clients également sont sceptiques. State Street et American Express, qui étaient en discussions avec Atos, auraient mis fin à celles-ci. Et à tous ces problèmes de vision stratégique s'ajoute un problème de liquidité. Le 14 juin les dirigeants d'Atos avaient annoncé être en pourparlers avancés avec deux banques. Selon nos informations, ces négociations pour une ligne de crédit renouvelable (RCF) de près de 2,5 milliards d'euros n'ont pas encore abouti. Car les banques posent des conditions strictes liées à la restructuration du groupe. De fait, Atos se tourne vers le marché du « commercial paper ». Depuis le début de l'année, il en a émis deux fois plus que l'année passée à la même époque. Mais le mois dernier, il n'a pu émettre que pour 50 millions d'euros à 31 jours, en forte baisse à cause de la frilosité du marché.
Les négociations pour une ligne de crédit renouvelable de près de 2,5 milliards d'euros n'ont pas encore abouti.
2 – Pourquoi ça bloque ?Aux dires de plusieurs parties prenantes d'Atos et de certains dirigeants du groupe qui ont accepté de nous parler avec beaucoup de précautions, la société est totalement « bunkérisée ». L'absence de communication entre le président et le directeur général participe de cette situation baroque mais dangereuse. Bertrand Meunier, le président non exécutif, semble être totalement en situation défensive avec deux mots d'ordre : indépendance et intégrité. Le problème, c'est que cela ne suffit pas et que le groupe est en train de se vider de sa substance. Pire que cela, Bertrand Meunier ne semble préoccupé que d'une seule chose : une agression contre Atos. Avec comme agresseur désigné Thales. Il aurait même saisi l'Autorité des marchés financiers afin que celle-ci oblige le premier électronicien français à dévoiler publiquement son intérêt pour Atos en utilisant le fameux « put up or shut up » britannique. Mais le gendarme de la Bourse n'a pas jugé utile de sortir cette arme anti-rumeur.
3 – Que fait l'État ?Beaucoup se posent cette question depuis plusieurs semaines, et avant même la démission de Rodolphe Belmer. Question a priori incongrue car Atos est une société totalement privée avec un conseil d'administration très indépendant (où siège tout de même l'ancien Premier ministre, Édouard Philippe). Mais question légitime également, dans la mesure où l'activité BDS qui doit donner naissance au futur Evidian comprend notamment le supercalculateur de l'Otan et les activités de cyberdéfense précieuses dans un contexte de guerre en Ukraine.
Selon nos informations, jusqu'à la semaine passée, l'Élysée et Bercy étaient alignés sur la position de laisser faire le management d'Atos et de ne pas intervenir. Mais maintenant que le gouvernement est installé, et que la fragilité d'Atos est de plus en plus perceptible, Bruno Le Maire aurait reçu la mission de faire bouger le dossier. Reste à savoir de quelle manière ? Puisqu'il n'a pas prise sur le conseil, sauf par la voix d'Édouard Philippe, qui n'est cependant pas un expert de ces questions. Ou bien en poussant Thales (dont l'État détient 25,7 % du capital, aux côtés de Dassault). Chacun aura noté que le ministre de l'Économie a passé une heure au téléphone avec le PDG de Thales, Patrice Caine, le mardi 28 juin. Mais pour l'heure, s'il est décidé à intervenir, le locataire de Bercy se réserve encore les options pour le faire.
4 – Que fait Thales ?Chez Thales, le mot d'ordre est simple. Oui le groupe est intéressé par l'activité cyber d'Atos. Mais comme celle-ci n'est pas à vendre, il n'y a pas de sujet. Il reste que Patrice Caine a mandaté Matthieu Pigasse, patron de Centerview France, sur ce dossier. Les deux hommes se connaissent très bien depuis longtemps et ont travaillé ensemble au cabinet de Laurent Fabius à Bercy. Chacun sait que Patrice Caine tient beaucoup à son « equity story », dont il ne veut pas dévier afin de garder la confiance des marchés. Il a donc deux lignes rouges. D'une part, pas d'opération hostile. D'autre part, pas d'opération sur la totalité du capital d'Atos, pour éventuellement dépecer le groupe et ne garder que le cyber dont la valorisation serait de 2,5 milliards d'euros (soit deux fois la capitalisation boursière d'Atos). Sauf si cela risquait de devenir un devoir d'État…