Quelle nouvelle trajectoire économique Xi Jinping est-il en train de dessiner ? >
François Godement, conseiller pour l'Asie à l'Institut Montaigne vient de publier une note très complète sur les perspectives économiques chinoises. Il nous a paru important d'en publier les principaux points saillants avec l'aimable autorisation de l'Institut Montaigne et de François Godement, également consultant externe au ministère de l'Europe et des Affaires étrangères.
Deux informations surprises sont récemment parvenues de Chine. D'abord, la manne des exportations chinoises, qui avait gonflé sous l'effet de la pandémie, a repris de plus belle. Ensuite, les importations de la Chine en gaz naturel liquéfié et même ses importations totales de pétrole (à l'exception en mai de la Russie) ont baissé par rapport à l'année précédente, le pays se tournant une fois de plus vers une énergie bon marché produite sur le territoire national. Ces évolutions sont à voir en rapport avec les signes prononcés de ralentissement économique de ces derniers mois, mais aussi dans le contexte du succès passé de l'économie chinoise pendant deux ans face à la pandémie
1. La marque personnelle de Xi JinpingL'État-parti chinois a opté pour des mesures strictes au service de sa politique zéro Covid au prix de lourdes contraintes humaines et de pertes économiques importantes. Si Xi Jinping s'est sans doute débarrassé du leadership collectif, il prend soin de ne pas être seul sous le feu des projecteurs lorsqu'il est question de choix politiques difficiles, afin de détourner les critiques qui pourraient lui être adressées. C'est pourquoi son programme pour une nouvelle trajectoire économique se retrouve dans un discours attribué à Li Keqiang qui justifie les 33 mesures de « stabilisation » et de relance décidées au mois de mai. Le Premier ministre fait l'éloge de l'orthodoxie des politiques monétaires et de crédit menées ces deux dernières années. Les réorientations économiques se font sous l'autorité générale de Xi Jinping, mais leur révélation au public et leurs ajustements sont endossés par le gouvernement.
2. Deux moteurs de croissance sur trois se sont arrêtésComme le disent les économistes chinois, il y a trois moteurs qui propulsent l'hypercroissance chinoise : les investissements, les exportations et la consommation et les services. Les sévères restrictions sanitaires du printemps en ont simultanément coupé deux. L'investisse-ment est aujourd'hui l'unique locomotive qui tire l'économie. La Chine a pris en mai le virage d'une politique se traduisant par un soutien plus dynamique à l'économie. Mais la majeure partie de cet effort de relance est encore fléchée vers des projets traditionnels d'investissement. Davantage de relance entraîne davantage de points de PIB, mais au prix de « ponts menant nulle part » (bridges to nowhere), dans la mesure où la dotation en infrastructures du pays frôle un seuil de saturation. Notons tout de même une approche nouvelle vis-à-vis de l'innovation, des petites entreprises et d'enjeux comme le chômage.
Aujourd'hui, l'investissement est l'unique locomotive qui tire l'économie.
3. La perspective d'une récession à la japonaiseJusqu'à présent, les politiques de l'offre n'ont pas été très fructueuses pour plusieurs raisons. D'abord, la réduction des taux d'intérêt et la baisse des réserves obligatoires, ou l'assouplissement des quotas de prêts, ont certainement profité au système bancaire et aux grandes entreprises débitrices, mais ces fonds peinent à filtrer à travers l'économie réelle. Ensuite, les restrictions sanitaires répétées et imprévisibles découragent les consommateurs et investisseurs privés. La faiblesse de la demande est une contradiction fondamentale de l'économie chinoise. Le troisième facteur, peu relevé en dehors de la Chine, réside dans une inflation quasi inexistante, d'environ 1 %. Cette stagnation des prix n'est pas si positive qu'on pourrait le croire pour l'économie nationale.
On aperçoit en effet la possibilité d'une « récession de bilan », un concept appliqué à la "décennie perdue" de l'économie japonaise dans les années 1990. La création massive de liquidités était alors allée vers une épargne de précaution et le remboursement des dettes, au détriment de l'investissement par les entreprises et de la consommation des ménages. Dans cette situation, les efforts de relance monétaire ou de crédit, quelle que soit leur ampleur, ne sont pas à même de provoquer un retour rapide de la croissance.
4. S'il y a débat, il porte sur la poursuite de l'endettementLa Chine est encore loin des niveaux de création monétaire atteints par le Japon lors de cette longue phase de semi-stagnation. Mais confinements et récession ont déjà créé un déficit fiscal nouveau. Plusieurs économistes chinois soulignent qu'un endettement public important et l'augmentation de la dette qui en résulte ne sont viables que s'ils sont accompagnés d'une « politique monétaire accommodante ». À cet égard, deux économistes célèbres, Huang Yiping et Zhang Bin, proposent des trajectoires de politiques publiques très différentes, qui portent chacune leurs propres dangers. Le premier met en avant le besoin d'un renforcement du contrôle des capitaux, tandis que le second avance la nécessité de libéraliser le taux de change, pour désamorcer les pressions spéculatives qu'entraîne une politique de change trop rigide.
5. Xi Jinping privilégie la stabilité plutôt que la croissanceCe débat a certes une longueur d'avance sur la direction prise par le gouvernement lui-même. Celle-ci consiste en un soutien supplémentaire à la croissance, en partie plus ciblé et plus qualitatif, mais sans porter atteinte aux préceptes fondamentaux. La première décennie de Xi Jinping a vu les risques économiques croître, en dépit d'une ligne conservatrice sur le budget central, la gestion monétaire et la politique de crédit. Il ne faut pas attendre de la Chine de Xi Jinping un retour des réformes ou un changement systémique majeur : elle ne rompra pas avec l'économie politique de l'État-parti.